Bienvenu sur mon site historique. Bon surf

L’histoire pour le plaisir

Lusius Quietus

lundi 14 septembre 2015, par ljallamion

Lusius Quietus (mort en 118)

Prince Maure

Détail de l'arc de Bénévent : le panneau de la soumission de la Mésopotamie, où apparaît Lusius Quietus aux côtés de l'empereurDevenu l’un des meilleurs généraux de l’empereur Trajan au début du second siècle. Il est mis à mort au début du règne d’Hadrien en 118.

Il est originaire de Maurétanie [1] où son père dirige une vaste tribu de nomades. Ce dernier combat pour les Romains au cours de la révolte maure dirigée par Aedemon à la suite de l’assassinat du roi Ptolémée de Maurétanie en 40, jusque là roi allié et client de Rome.

Le royaume de Maurétanie est ensuite subdivisée en deux provinces romaines par l’empereur Claude, qui succède à Caligula, assassiné en 41. En récompense de ses services dans cette guerre, on octroie la citoyenneté romaine au père de Lusius ainsi qu’à sa famille, dont le nom est latinisé.

Lusius Quietus reçoit une éducation romaine et s’engage dans l’armée impériale lorsqu’il est en âge de le faire. Il combat en tant que membre puis officier auxiliaire dans la cavalerie, probablement sur les frontières nords de l’Empire, sur le Rhin ou sur le Danube, et peut-être déjà à la tête d’une cavalerie maure issue de sa tribu d’origine. À la suite d’exploits militaires, il est promu au rang de chevalier romain par Domitien, mais il est disgracié pour une affaire de mœurs ou pour insubordination, dégradé et renvoyé de l’armée.

À l’occasion du déclenchement de la guerre contre les Daces [2], Lusius propose ses services à l’empereur Trajan, qui accepte et en fait même vite l’un de ses plus proches collaborateurs. Il constitue un nouveau régiment, vexillatio [3], de cavalerie auxiliaire composé uniquement de Maures issus de sa tribu d’origine. Ces hommes placés sous son autorité lui sont entièrement dévoués, et ont la particularité de monter leurs chevaux à cru et de posséder une grande expérience du combat en milieu escarpé.

Les capacités et l’habilité de la cavalerie maure sont déterminantes dans la première campagne dace et c’est notamment un raid de cavalerie mené par Quietus qui permet aux Romains de prendre la capitale dace, Sarmizegetusa [4]. Cela amène ainsi le roi ennemi Décébale à traiter, en l’an 102, et à se soumettre pour un temp. Lusius se couvre également de gloire lors de la deuxième campagne de Dacie, entre 104-106, qui s’achève finalement par le triomphe total des Romains et par l’annexion du pays conquis. Quietus et sa cavalerie sont alors immortalisés en train de charger les Daces sur la colonne Trajane à Rome.

Selon Dion Cassius, à la suite de ses actions déterminantes dans les deux campagnes, Trajan l’élève à la préture [5], lui permettant ainsi d’accéder au Sénat.

En 113, Quietus s’embarque pour l’Orient aux côtés de Trajan pour les campagnes contre les Parthes [6]. Il fait alors partie de l’état-major impérial.

Alors que Trajan achève la conquête de l’Arménie en 114, il envoie le général Lusius à la tête de ses cavaliers maures afin de poursuivre la tribu hostile des Mardi en Médie Atropatène [7]. Les hommes de Lusius s’avancent profondément en pays ennemi jusqu’au cœur de la Médie et achèvent leur mission avec succès avant la fin de l’année.

Revenu auprès de son souverain, Quietus participe à l’attaque contre l’Empire parthe et à la conquête de la Mésopotamie [8], où il bat une armée près de la ville de Singara [9], dont il s’empare par ruse en plein hiver, pendant que l’empereur conquiert Nisibe [10].

Il commande dorénavant, en plus de sa cavalerie maure, des légions romaines, étant de rang sénatorial. Alors que la capitale parthe est tombée aux mains de l’empereur romain, une grave insurrection judéo-parthe éclate un peu partout à travers le pays, coupant le ravitaillement et la retraite à l’armée romaine, piégée loin de ses bases. De grandes révoltes des Juifs éclatent aussi dans l’Empire en Cyrénaïque, à Chypre, et en Égypte, et ont abouti à la mise à sac de villes et au massacre de citoyens romains.

C’est lui, avec [Quintus Marcius Turbo], qu’on charge de réprimer la rébellion qui ne cesse de menacer l’ordre romain, ce qu’il fait en peu de temps avec une dureté qui devait singulièrement marquer les esprits du temps pourtant accoutumés à la violence guerrière.

Il dirige le massacre des Juifs et des Parthes de Babylone et il s’empare des importantes cités syriennes révoltées de Nisibe et d’Édesse [11], capitale de l’État client d’Osroène [12], qu’il fait raser jusqu’aux fondations et dont il fait mettre à mort le roi, Abgar VII. De plus, il mène de brillantes actions à l’arrière-garde de l’armée, permettant ainsi aux légions de repasser l’Euphrate sans risque en 116. Ces actions sont saluées et lui assurent la reconnaissance de l’armée. Turbo reprend quant à lui le contrôle de l’Égypte, de la Cyrénaïque et peut-être de Chypre.

L’empereur le récompense alors en le nommant gouverneur de Judée avec le rang de légat consulaire, faisant probablement suite à un consulat suffect précédemment dans l’année. En Judée, le légat s’empare de Lydda [13] où se sont enfermés les derniers rebelles juifs, qu’il fait tous exécuter jusqu’au dernier. Puis il s’occupe des bandes de pillards qui hantent encore le pays avant de marquer son triomphe en plaçant une statue de l’empereur dans les ruines du temple de Jérusalem. L’ensemble de ces révoltes juives de 115 à 117 est connu dans l’histoire sous le nom de guerre de Kitos [14], ainsi nommée en référence à Quietus.

Grâce uniquement à ces éminentes qualités et ses brillants services, il est devenu l’un des meilleurs généraux de l’époque trajane, participant à toutes les grandes campagnes du règne et s’y faisant remarquer par ses coups d’éclat. Il est par ailleurs un proche et fidèle compagnon de l’empereur. Peu après la mort de Trajan, lorsque Hadrien accède au trône en août 117, il est révoqué de son poste, dépossédé de son commandement de la cavalerie maure et rappelé à Rome. Outre le fait que Quietus s’est sans doute indigné de l’abandon des dernières conquêtes par le nouvel empereur, c’est certainement la jalousie d’Hadrien qui est une des principales causes de la chute de Quietus, dont la popularité dans l’armée est grande.

Sur ordre du Sénat, Lusius Quietus et d’autres présumés conspirateurs sont exécutés, car ils sont suspectés d’avoir attenté à la vie du nouvel empereur ou d’aspirer au trône. Hadrien, alors en Syrie, nie avoir ordonné les exécutions. On y voit parfois la main du préfet du prétoire Publius Acilius Attianus. Ces assassinats font beaucoup de tort à la popularité d’Hadrien, qui démet Attianus de ses fonctions, réservées aux chevaliers, en le nommant sénateur.

Quietus aurait été mis à mort sur la route du retour, en l’an 118. Une insurrection éclate presque aussitôt en Maurétanie où Lusius Quietus est resté très populaire et il faut qu’Hadrien y envoie l’un de ses meilleurs généraux et homme de confiance, Quintus Marcius Turbo, pour venir à bout des révoltés, Quietus et sa cavalerie sont immortalisés sur la colonne Trajane à Rome, ainsi que sur l’arc de Trajan à Bénévent, où l’on voit Trajan réfléchir et écouter ses conseils tandis que la Mésopotamie implore la grâce de l’empereur.

P.-S.

Source : Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Maurice Sartre, Le Haut-Empire romain : les provinces de Méditerranée orientale d’Auguste aux Sévères, 1997

Notes

[1] territoire de la future province de Maurétanie Tingitane, voire plus au sud

[2] Les guerres daciques de Trajan sont deux campagnes militaires de l’empereur romain Trajan contre le royaume dace de Décébale en 101-102 et 105-106. Elles aboutissent, en l’an 106, à l’annexion du royaume dace et à la création d’une nouvelle province, la Dacie romaine.

[3] Une vexillation (latin vexillatio), dans l’armée romaine, est un détachement de soldats tiré temporairement d’une unité permanente.

[4] Sarmizegetusa ou Sarmizégétuse est une cité antique érigée dans les monts d’Orăștie, dans le village de Grădiștea de Munte (commune d’Orăștioara de Sus, județ de Hunedoara, Transylvanie, Roumanie). Sous le règne du roi Décébale, elle fut la capitale des Daces (les Thraces du nord, dits aussi Gètes par les Grecs).

[5] Le préteur est un magistrat de la Rome antique. Il est de rang sénatorial, peut s’asseoir sur la chaise curule, et porter la toge prétexte. Il est précédé par deux licteurs à l’intérieur de Rome, et six hors du pomerium de l’Urbs. Sous la République, il est élu pour une durée d’un an par les comices centuriates.

[6] La guerre parthique de Trajan regroupe l’ensemble des campagnes menées par Trajan entre 114 et 117 pour étendre les limites de l’Empire romain en Orient. Elle fait suite à une succession de conflits plus ou moins importants entre Rome et le royaume des Parthes qui se disputent notamment la suprématie sur le royaume tampon d’Arménie. Ces campagnes ont pour conséquences directes l’annexion et la création de provinces éphémères comme l’Arménie et la Mésopotamie. Ces conquêtes sont de courte durée puisqu’elles seront abandonnées par Hadrien, successeur de Trajan.

[7] L’Atropatène correspond au nord de la satrapie de Médie de l’ancien empire perse, aujourd’hui l’Azerbaïdjan iranien. Située dans la Médie septentrionale, la région reçoit son nom d’Atropatès, dynaste achéménide rallié à Alexandre le Grand, qui s’y rend indépendant, Peithon recouvrant le reste de la satrapie de Médie.

[8] La Mésopotamie est une région historique du Moyen-Orient située dans le Croissant fertile, entre le Tigre et l’Euphrate. Elle correspond pour sa plus grande part à l’Irak actuel.

[9] Singara était un poste fortement fortifié à l’extrémité nord de la Mésopotamie, qui pendant un certain temps, comme il ressort de nombreuses pièces de monnaie retrouvées à notre époque, a été occupé par les Romains comme une colonie avancée contre les Perses.

[10] Nusaybin (Nisibe) est une ville du sud-est de la Turquie située dans la province de Mardin, à la frontière turco syrienne. Elle est un haut lieu de l’histoire du christianisme de langue syriaque.

[11] Şanlıurfa (souvent appelée simplement Urfa) est une ville du sud-est de la Turquie. Elle fut d’abord nommée Urhai, puis Édesse (ou Édessa), puis Urfa et aujourd’hui Şanlıurfa. Le nom antique d’Édesse est Osroé, qui provient peut-être du nom du satrape Osroès qui gouverna la région. Selon la légende, Adam et Ève séjournèrent dans la cité, qui serait la ville natale d’Abraham et qui abriterait la tombe de sa femme Sarah.

[12] L’Osroène, parfois épelé « Osrohène » ou « Osrhoène », est une région du sud-est de l’Asie Mineure (nord-ouest de la Mésopotamie), bornée au nord par les Monts Taurus, au sud et à l’est par le Chaboras (rivière Khabur), à l’ouest par l’Euphrate, et qui eut pour capitale Édesse. Ce fut un État important dès le 2ème millénaire av. jc qui est appelé Hourri (« grottes ») par les Babyloniens, en raison de nombreuses grottes situées dans la chaîne du Nemrut Dag.

[13] Lod est une ville du district centre d’Israël. C’est une des plus anciennes villes du pays.

[14] La guerre de Kitos ou révolte des exilés est une insurrection quasi-générale et simultanée des Juifs contre les Romains. Elle a lieu de 115 à 117, au cours des campagnes menées par Trajan contre l’Empire parthe. Naissant dans les cités à forte composante juive de l’Empire parthe, l’Adiabène et l’Osroène, la révolte s’étend aux cités du pourtour de la Méditerranée, en particulier Cyrène, Alexandrie et Chypre. Il y a très peu de sources qui parlent de cette révolte en Judée et Galilée. Il s’agit de l’une des révoltes les plus amples dans l’histoire de l’Empire romain et il faudra plus que le seul général Lusius Quietus pour la réprimer. Elle n’a cependant pas eu le même impact pour l’historiographie que la Grande révolte (66-73) ni que celle de Bar Kokhba en 135. De nombreuses sources, y compris juives, l’ignorent totalement.