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L’histoire pour le plaisir

Antoine Crozat

mardi 27 octobre 2015

Antoine Crozat (vers 1655-1738)

Marquis du Chatel

Né à Toulouse, il est l’acteur français le plus important de la traite négrière [1], le premier propriétaire de la Louisiane [2] et la première fortune de France à la fin du règne de Louis XIV.

Fils de Marc-Antoine Crozat, seigneur de la Bastide, marchand banquier originaire de Castres et capitoul [3] de Toulouse en 1674 et 1684, ex-protestant repenti, devenu membre du consistoire en 1685, ami de Paul Pellisson et conseiller de Fouquet dans les années 1650, marié en 1654 avec Catherine de Saporta et décédé en 1690.

Antoine devient secrétaire, à l’âge de 17 ans, de Pierre Louis Reich de Pennautier , l’un des acteurs de l’affaire des poisons [4], puis caissier. Comme Pennautier, il deviendra à son tour trésorier des États de Languedoc [5].

Les deux hommes ont eu chacun leur hôtel particulier ou leur parcelle sur l’actuelle Place Vendôme, qui peuvent toujours être admirés. Au numéro 17, l’Hôtel Crozat [6], l’un des plus anciens de la place, construit avant 1703, par Pierre Bullet pour Antoine Crozat. Au numéro 19, l’Hôtel d’Évreux, sur une parcelle vendue en 1700 à Pennautier, qui le 5 août 1706 céda le terrain et sa charge à Antoine Crozat, qui fit construire l’hôtel par Pierre Bullet pour y loger sa fille, alors âgée de douze ans, et son gendre, Louis Henri de La Tour d’Auvergne , comte d’Évreux. Il se fait aussi construire en 1704 l’Hôtel de Choiseul [7] à l’extrémité de la rue de Richelieu à Paris.

Il fit partie dès 1675, à vingt ans, d’un consortium de financiers dirigés par le marchand Jean Oudiette qui rachète la ferme du tabac [8] à la Marquise de Maintenon. Cette toute nouvelle ferme du tabac a le monopole sur les 2,5 millions de livres de tabac vendus chaque année par Saint-Domingue. Elle abaisse le prix d’achat aux planteurs et relève le prix de vente, pour augmenter la rentabilité. Revers de la médaille, la production baisse et les acheteurs préfèrent le tabac concurrent, du Maryland, de Virginie et de la nouvelle colonie de Caroline fondée par des planteurs jacobites [9] venus de la Barbade [10]. Ces trois nouvelles régions de production, encore naissantes, en profitent pour supplanter complètement le tabac des îles françaises.

Il achète, en 1682, l’office de receveur des tailles de l’ancien diocèse de Saint-Papoul [11], qu’il fait exercer par son frère, et devient en 1689 receveur général des finances [12] dans la généralité de Bordeaux [13].

La création en 1680 d’une ferme générale étend son influence. Antoine Crozat estime que le commerce du sucre, plus rentable que le tabac, doit dominer à Saint-Domingue.

Dès 1701 il dirige la Compagnie de Guinée [14], créé en 1685 par Louis XIV, l’une des plus importantes sociétés de la traite négrière entre Nantes et Saint-Domingue. En 1701, Louis XIV lui avait confié la mission d’intensifier l’activité de cette compagnie. Il la réussit, se débarrassant définitivement des planteurs de tabac qui entravaient l’essor du sucre. En 1706, il acheta sa charge de receveur général du clergé de France et fait construire les deux hôtels aux nos 17 et 19 place Vendôme.

Louis XIV lui accorde ensuite en 1712 le privilège du commerce de la Louisiane française, où vivaient des gens de couleur ayant fui Saint-Domingue, des boucaniers et des trappeurs. Premier propriétaire privé et directeur de la colonie de 1712 à 1717, il y est actionnaire à hauteur de 0,6 à 0,7 million de livres et cherche des métaux précieux.

Crozat obtient le privilège d’y faire venir chaque année un bateau de Noirs, et l’asiento [15]. Mais l’introduction d’esclaves déclenche l’inquiétude des Amérindiens avec lesquels commercent les trappeurs au Nord du Mississippi et une multiplication de conflits très violents, préludes au massacre de Natchez [16] du 28 novembre 1729, puis à la guerre de Sept Ans [17], qui commence en 1756. Par ailleurs, les trappeurs canadiens l’accusent de relever le prix des fourrures, dont il a le monopole de la vente, et de les leur acheter à un prix trop bas et de gâcher ainsi le formidable atout commercial qu’est le Mississippi.

Épuisé par ses avances, dépassant 1 250 000 livres, trompé dans son espoir d’ouvrir des communications avec le Mexique, il accepte l’idée que la Louisiane n’est pas une entreprise rentable, d’autant que ses affaires sont plus florissantes à Saint-Domingue.

La mort, en 1715, de Louis XIV le prive d’un soutien majeur. La taxe à laquelle il est assujetti en 1716 s’élève à 6 600 000 livres, selon le Journal de l’avocat Barbier de février 1723. C’est pour acquitter une dette vis-à-vis de l’État qu’il doit effectuer des cessions. Crozat restitue en 1717 à la Couronne de France les privilèges accordés en 1712.

La Louisiane est récupérée par le banquier écossais John Law, qui obtient le 23 août 1717 la rétrocession des privilèges de la Compagnie de la Louisiane et de la ferme du tabac pour créer le système de Law, destiné à convertir l’énorme dette du royaume en actions de la Compagnie d’Occident qui devient bientôt la Compagnie du Mississippi, au capital de 100 millions de livres, réparti en 200 000 actions payables en emprunts d’État. Law rachète aussi de force la ferme des impôts indirects aux frères Pâris. Le Système de Law et ses spéculations se déroulent rue Quincampoix à Paris.

Dans la ligne de la décision de Crozat de se concentrer sur Saint-Domingue, les Français cèderont en 1764, après la guerre de Sept Ans, le Canada et l’immense Louisiane, afin de conserver la partie ouest de Saint-Domingue et sa très rentable industrie du sucre.

La rive ouest du Mississippi revient aux Espagnols, l’autre est cédée aux anglais, ouvrant la voie à la spéculation immobilière et la conquête de l’Ouest vingt ans plus tard. Les généraux américains de la guerre d’indépendance violeront en effet l’engagement anglais de ne pas coloniser l’Ouest des Appalaches, donné en gage à leurs alliés indiens lors de la guerre de Sept Ans.

De 1715 à 1724, il exerça aussi les fonctions de trésorier de l’Ordre du Saint-Esprit [18]. En 1726 après la fusion des fermes existantes, Antoine Crozat est devenu un des quarante fermiers généraux de la ferme générale.

Crozat est placé en 1724 à la tête de la compagnie créée par Gagnard de Marcy, en vue d’ouvrir le canal de Picardie [19], qui doit relier Saint-Quentin sur la Somme à Chauny sur l’Oise. Il obtient en juin 1732 la concession perpétuelle, mais les travaux prennent du retard. Seule est achevée la partie comprise entre Saint-Quentin et Pont, mise en service en 1738, l’année de la mort d’Antoine Crozat. Elle ne rapporte même pas de quoi payer l’entretien du canal.

En 1767, le canal de Picardie est rattaché aux biens de la couronne, ses héritiers recevant une indemnité égale aux sommes avancées, 3 millions de livres. Une rue Crozat reconnaît son œuvre à Saint-Quentin.

Avec son frère Pierre Crozat , il finance les œuvres d’ Antoine Watteau et d’artistes rococo [20], en accumulant une importante collection privée.

P.-S.

Source : Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Gilles-Antoine Langlois, Jean-Pierre Frey, Des villes pour la Louisiane française

Notes

[1] Les traites négrières, également appelées traite des Nègres ou traite des Noirs, sont des commerces d’esclaves dont ont été victimes, par millions, les populations de l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique centrale et l’Afrique australe durant plusieurs siècles.

[2] La Louisiane ou Louisiane française était un territoire de la Nouvelle-France, espace contrôlé par les Français en Amérique du Nord, du 17ème au 18ème siècle. Elle fut baptisée en l’honneur du roi Louis XIV par l’explorateur Cavelier de La Salle. Immense espace allant des Grands Lacs au golfe du Mexique, elle était divisée en deux secteurs appelés « Haute-Louisiane » (au nord de la rivière Arkansas, appelée parfois le « Pays des Illinois ») et « Basse-Louisiane » (au sud). Le fleuve Mississippi constituait l’épine dorsale de la colonie. Aujourd’hui, l’État américain de la Louisiane ne représente qu’une partie du territoire contrôlé par les Français il y a trois cents ans.

[3] Les capitouls étaient, depuis le Moyen Âge, les habitants élus par les différents quartiers de Toulouse pour constituer le conseil municipal de la ville. Pour devenir Capitoul, il faut être un homme âgé de plus de 25 ans, marié, catholique, posséder une maison à Toulouse et exercer une profession honorable : avocat, procureur, écuyer ou marchand. Toulouse étant une ville ayant le droit de justice et de défense, ainsi que la seigneurie d’un vaste territoire alentour, leurs attributions étaient non seulement administratives, mais judiciaires et militaires. Leurs fonctions étaient reconnues par le roi comme nobles et anoblissantes.

[4] L’affaire des poisons est une série de scandales impliquant des empoisonnements survenus entre 1679 et 1682, sous le règne de Louis XIV, qui secouèrent Paris et la Cour. Plusieurs personnalités éminentes de l’aristocratie furent impliquées, et ces affaires installèrent un climat hystérique de « chasse aux sorcières » et aux empoisonneuses.

[5] Les États Généraux du Languedoc sont une assemblée provinciale d’Ancien Régime propre à la province de Languedoc, qui était donc un pays d’états.

[6] Cet hôtel est l’un des plus anciens de la place puisqu’il fut construit avant 1703 par Pierre Bullet pour le richissime Antoine Crozat, acquéreur du terrain dès 1700. La façade arrière présentait des pavillons en saillie, encadrant un jardin à la française, ainsi qu’une cour avec écuries et porte cochère et ouvrant au n° 20 rue Cambon, Crozat y vécut avec son épouse jusqu’en 1738, y renferma sa célèbre collection. Après la mort de Mme Crozat en 1742, l’hôtel fut la résidence de son fils, Joseph-Antoine Crozat et de son épouse, Catherine Amelot de Gournay.

[7] L’hôtel de Choiseul est un ancien hôtel particulier parisien du 9e arrondissement, datant du 18ème siècle. Situé au niveau des nos 90-98 de l’actuelle rue de Richelieu, allant de la rue Saint-Marc aux remparts de Paris, il s’étendait dans sa profondeur jusqu’à l’actuelle rue de Gramont, avec de très vastes jardins au delà des remparts. Il fut démoli et rasé à la fin du 18ème siècle.

[8] Officialisé en 1674, le principe de la Ferme du tabac date du début du 17ème siècle car c’est Richelieu qui, en 1621, fit tarifer à 40 sous le cent pesant la consommation du tabac. Il s’acheva en 1726, ou plutôt changea de forme, quand toutes les fermes furent regroupées dans la Ferme générale. Le monopole du tabac, produit d’exportation de la partie française de Saint-Domingue où il était cultivé par des flibustiers, a été affermé en 1674 par un groupe de particuliers dirigés par le marchand Jean Oudiette, qui a succédé à la Compagnie des Indes Occidentales, au Canada comme aux Antilles. Auparavant, sur une période très courte, au cours de l’année 1674, le monopole du tabac a été confié par Louis XIV à son amie la marquise de Maintenon, qui l’a rapidement revendu au consortium mené par Jean Oudiette et a racheté le château de Maintenon au corsaire et futur planteur de la Martinique Charles François d’Angennes.

[9] Le « jacobitisme » historique est un mouvement politique, proche des Tories entre 1688 et 1807, composé de ceux qui soutenaient la dynastie détrônée des Stuarts et considéraient comme usurpateurs tous les rois et les reines britanniques ayant régné pendant cette période. Soutenu par les monarchies catholiques françaises et espagnoles, il était surtout implanté en Irlande et dans les Highlands d’Écosse qui furent le théâtre de plusieurs révoltes soutenues par la France. Plus marginalement, le jacobitisme disposait également d’un certain nombre de partisans dans le nord de l’Angleterre et au Pays de Galles.

[10] La Barbade est un micro-État insulaire situé en mer des Caraïbes, non loin de la limite de celle-ci avec l’océan Atlantique. Pendant plus de trois siècles, la Barbade a été sous domination britannique et le souverain du Royaume-Uni est encore le chef de l’État. Cependant elle est indépendante depuis le 30 novembre 1966, en qualité de Royaume du Commonwealth.

[11] Le diocèse de Saint-Papoul est un ancien diocèse de l’Église catholique en France. Supprimé en 1801, il était situé principalement dans l’actuel département de Aude. Le diocèse est créé le 11 juillet 1317 par le pape Jean XXII aux dépens de celui de Pamiers. Il est alors suffragant de l’archidiocèse de Toulouse. Sa cathédrale est l’église de l’abbaye de Saint-Papoul, actuelle église paroissiale du village.

[12] Le Receveur général des finances est un office de finances de l‘administration française d’ancien Régime, dans les généralités, chargé de la collecte de l’impôt. L’expression continue d’être employée après les réformes fiscales entreprises sous le Consulat, à concurrence de celle de correspondants du Trésor.

[13] La généralité de Bordeaux est une circonscription administrative de la Guyenne créée en 1542. Elle a Agen pour ville principale, l’une des dix-sept recettes générales créées par Henri II (Édit donné à Blois en janvier 1551). Elle se composait de six élections ; 30 subdélégations (intendance).

[14] La Compagnie de Guinée est une société fondée au 17ème siècle qui a joué un rôle dans le commerce triangulaire. Elle fusionne en 1748 avec la société Grou et Michel, des négociants nantais. Créée en 1684 par Louis XIV, la Compagnie de Guinée est l’une des plus importantes sociétés de la traite négrière et du commerce triangulaire entre Nantes et l’île de Saint-Domingue. Sa création en 1684 et sa réforme en 1701 traduisent l’impatience de Louis XIV devant les résistances des colons de Saint-Domingue, pour la plupart des flibustiers ou des petits planteurs de tabac, à se lancer dans le commerce d’esclaves et la culture du sucre. Elle n’obtiendra que des résultats modestes dans ce domaine, tandis que les négociants jacobites irlandais du port de Saint-Malo puis de Nantes, soutenus par le Roi, sont les vrais organisateurs de la traite négrière.

[15] c’est-à-dire le monopole de la traite pour les Espagnols

[16] La révolte des Natchez est un conflit ayant opposé, de 1729 à 1731, la tribu amérindienne des Natchez et leurs alliés aux colons français de Basse Louisiane. Il a été particulièrement violent, surtout pour les Natchez qui finirent exterminés ou, pour les survivants, réduits en esclavage et vendus aux Antilles aux colons de Saint-Domingue.

[17] La guerre de Sept Ans (1756-1763) est un conflit majeur du 18ème siècle, la première guerre à être mondiale car la première à mêler plusieurs puissances regroupées dans deux alliances antagonistes et à se dérouler simultanément sur plusieurs continents et dans de nombreux théâtres d’opérations : Europe, Amérique du Nord, Inde, Philippine. Elle est considérée comme préfiguratrice des futures guerres mondiales.

[18] L’ordre du Saint-Esprit fut, pendant les deux siècles et demi de son existence, l’ordre de chevalerie le plus prestigieux de la monarchie française. Ce n’est cependant pas le plus ancien, puisque l’ordre de Saint-Michel a été fondé 110 ans auparavant. Il a disparu officiellement en 1830 et n’est plus aujourd’hui qu’un ordre dynastique.

[19] Le canal de Saint-Quentin, long de 92,5 km, assure la jonction entre l’Oise, la Somme et l’Escaut et met en relation le bassin parisien et le Nord de la France et la Belgique.

[20] Le Rococo est un mouvement artistique européen du 18ème siècle touchant principalement l’architecture, mais également les arts décoratifs, ainsi que la peinture et, dans une moindre mesure, la musique et la littérature. Il se développe de 1730 à 1758, principalement dans le Saint Empire romain germanique (Allemagne, Autriche, Bohême), en Europe du Sud (Italie, Espagne, Portugal), à la suite du mouvement baroque, pour créer un style d’une grande prodigalité, particulièrement dans les églises et dans les lieux sacrés.