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Jan Dismas Zelenka dit le Bohémien

samedi 26 septembre 2020 (Date de rédaction antérieure : 28 octobre 2013).

Jan Dismas Zelenka dit le Bohémien (1679-1745)

Compositeur

Jan Dismas Zelenka dit le Bohémien Compositeur

La personnalité de ce compositeur hors norme et sa musique méritent de s’y attarder. Il portait à l’origine un prénom différent mais nous ne savons pas pourquoi et dans quelles circonstances il décida de changer son prénom d’origine, à savoir Jan Lukas, pour celui d’un larron repenti, crucifié aux côtés de Jésus. C’est là l’une des premières énigmes entourant ce musicien tchèque parmi les plus grands compositeurs de l’ère baroque.

Son père Jirí [1] est depuis 1676 organiste [2] et cantor [3] de l’église de Launowitz [4]. Il épouse le 7 novembre 1677 Maria Magdalena Hajek.

Ce père chef de chœur, organiste, instituteur vient avec sa famille de la Sumava [5] qui fait frontière entre la République Tchèque et l’Allemagne. Il signera toute sa vie Jiřík [6] et occupera les fonctions de Cantor à Launowitz pendant 48 ans.

Jan Dismas et son frère commencent à se familiariser à la musique et à chanter avec lui. On envoie le premier à Prague [7], à peine distant d’une trentaine de kilomètres où il va étudier chez les pères jésuites du collège du Clementium [8], centre intellectuel de la contre-réforme réputé.

Beaucoup de compositeurs tchèques baroques font leur apprentissage chez les jésuites qui s’étaient installés dans cette province rebelle et tentaient de monopoliser un enseignement religieux et artistique de qualité. Il écrira 3 cantates pour le Clementium, sa première œuvre connue datant de 1709 les suivantes de 1712 et 1716. Parallèlement à ses études au Clementium, il fréquente aussi Bohuslav Matěj Černohorský, moine de l’ordre des cordeliers [9], maître dans l’art du contrepoint [10], fortement influencé par l’école de la polyphonie vénitienne [11].

Au collège du Clementium, il entreprend des études humanistes, suit des cours de latin, de grec, améliore ses connaissances en allemand, apprend l’italien. Il chante à l’église Saint Nicolas de Malá Strana [12]. Cette grande église baroque somptueuse appartenait aux jésuites du Clementium. En 1709/1710 il joue de la contrebasse dans l’orchestre d’un riche mécène pragois, le comte Von Hartig. Il partit en 1710 pour Dresde où il fit toute sa carrière entrecoupée de séjours à Venise et à Vienne où il aurait pris des leçons respectivement avec Lotti et Fux . Il sera entouré de quelques-uns des meilleurs musiciens de son temps dans les instruments à vent et instruments à cordes.

En 1697, le prince électeur de Saxe Frédéric Auguste 1er avait du se convertir au catholicisme pour hériter de la couronne du royaume de Pologne. Pour preuve de sa sincérité, il avait fait construire une nouvelle église qui était administrée par les jésuites de la province de Bohême [13].

Ceux-ci n’hésitaient pas à y envoyer de jeunes musiciens tchèques servir la liturgie catholique laissant aux musiciens de la cour le soin de se produire pour des occasions plus solennelles et prestigieuses. Entre 1716 et 1719, Zelenka voyage. La réponse à sa demande rédigée sous forme de lettre écrite en 1712, signée du 31 janvier et accompagnée du manuscrit de sa messe de Sainte Cécile a pris plusieurs années mais l’autorisation est enfin accordée par le Prince Electeur.

Il a demandé à voyager pour étudier et se perfectionner en écriture en Italie, ce qui n’est pas une surprise mais aussi en France. Il souhaite non seulement se perfectionner dans le style d’église mais pour la France, c’est le bon goût qu’il veut acquérir. Frédéric Auguste 1er avait une inclination pour l’art français. Chanteurs, musiciens, acteurs venus de France séjournaient et se produisaient dans la capitale saxonne. Zelenka connaissait personnellement Jean-Baptiste Volumier , violoniste virtuose formé à Paris, en poste à Dresde [14] où il diffusa les principes de l’école française, le hautboïste François le Riche. Un autre musicien français les rejoindra dans cet orchestre, en 1715, le flûtiste Pierre-Gabriel Buffardin .

S’il ne réalise pas son vœu de séjourner en France, il partira bien en Italie via l’Autriche. C’est un petit groupe de compositeurs et musiciens de Dresde qui prend la route en 1716 avec Zelenka et non des moindres : Christian Petzold, Johann Georg Pisendel , et Johann Christian Richter , tous au service de la cour de Dresde à des postes importants. Le musicien originaire de Launowitz, s’accommodant des obligations de son service, est envoyé d’abord à Vienne pour se mettre à la disposition du prince héritier en quête d’une épouse.

Il ne serait pas surprenant qu’il soit aussi passé par Prague, sur la route entre les deux capitales. Il pourrait avoir apporté à cette occasion sa cantate composée pour le Klementinum en 1716. À Vienne, il rencontre J.J. Fux, maître de Chapelle de la cour impériale avec lequel il prend des cours qu’il aurait payé de ses propres deniers ! Le Bohêmien a 35 ans. Il donne à son tour des leçons de contrepoint pendant ce séjour au flûtiste et hautboïste Johann Joachim Quantz .

Johann David Heinichen , Maitre de Chapelle [15], Zelenka son assistant et Ristori, Directeur de la Chapelle polonaise, collaborent afin d’assurer les nombreux services et cérémonies et une production musicale de haut niveau.

L’opéra de Dresde ferme en 1720 pour cause de scandale. Il rouvrira en 1726. Aussi les activités musicales de la Chapelle royale redoublent-t-elles. Revenu à Dresde, il obtint en 1721 le titre de vice maître de chapelle pour la musique d’église à la cour de Auguste le Fort. Il fut amené à remplacer de plus en plus souvent le Maître de Chapelle, Heinichen, souvent malade, et nourrit l’espoir intime de lui succéder.

Il est nommé directeur de la musique d’église et Johann Adolf Hasse , plus italianisant, dont la musique est plus au gout de la cour, devient le nouveau maître de chapelle.

En 1723 a lieu à Prague un événement exceptionnel. Charles VI de Habsbourg et son épouse Élisabeth Christine de Brunswick-Wolfenbüttel se font couronner roi et reine de Bohême. Ce geste symbolique d’une grande importance, non dénué d’arrière-pensées politiques, donne lieu à des festivités somptueuses.

Prague est alors la capitale d’une province de l’empire encore parcourue fréquemment de révoltes et de soulèvements paysans dus à une situation économique difficile et une lourde imposition. Les pays de Bohême, sous administration autrichienne, ont subi de longues années de guerres de succession où ils ont perdu une partie de leur territoire.

Zelenka a gardé depuis le début de sa carrière à la cour de Dresde un contact régulier avec son ancien collège. Pour cet évènement celui-ci lui a commandé un mélodrame. Cette commande porte un nom digne de ces festivités, l“e mélodrame de saint Venceslas ou la resplendissante couronne royale tchèque sous les branches de l’olivier pacifique et de la palme de la vertu” [16] !

Zelenka en dirige la préparation et la représentation à la bibliothèque du Klementinum le 12 septembre 1723 devant l’empereur et son épouse.

František Benda , âgé de 14 ans, membre de la chapelle de la cour de Dresde, chante l’une des 8 parties solistes, toutes confiées, selon la tradition, à des tchèques ayant étudié ou étudiant encore au Klementinum.

L’œuvre parcourue d’influences italiennes remporte un immense succès, certains aristocrates allant même jusqu’à préférer l’œuvre de Zelenka à celle de Fux. Le mélodrame dure plus de 3 heures. Il demande un effectif considérable dans sa forme intégrale (solistes, chœur, orchestre, danseurs, acteurs, figurants...). Jamais celui-ci ne sera repris plus tard !

Notre compositeur bohémien, fêté et admiré, heureux de ce séjour parmi les siens, peut rentrer à Dresde satisfait et avec l’espoir de succéder un jour au poste de maître de chapelle de la cour qu’il assiste désormais de plus en plus. Le pauvre Heinichen, fatigué, est débordé et n’a plus la force de répondre à toutes les sollicitations d’écrire de la musique pour le service de l’église. Zelenka en assume désormais l’essentiel tout en continuant d’être rémunéré comme instrumentiste de second rang.

Le prince-électeur, soucieux de rouvrir d’abord l’opéra a d’autres projets le fait patienter. Zelenka commence à rédiger en 1726 l’inventaire de sa bibliothèque musicale [17] qui a été conservé et contient des informations passionnantes sur le contenu de la collection et la connaissance de Zelenka de la musique de son époque.

Heinichen meurt en 1729. Zelenka signe maintenant “Compositor di S M : Re di Polonia” mais rien ne se passe, aucune nouvelle de sa nomination.Ristori, J.B. Volumier, espèrent aussi succèder à Heinichen. Entretemps, une troupe de chanteurs italiens est arrivée dans la capitale saxonne en 1730. Elle prélude à une autre arrivée, celle de Hasse en 1731. L’opéra revient à la mode.

La venue de Hasse et son installation à Dresde vont bouleverser le destin de Jan Dismas Zelenka. Curieusement sa production commence à diminuer peu après même si son style compositionnel atteint son apogée avec les cinq messes des années 1736-1741.

Frédéric Auguste 1er meurt en 1733. Zelenka compose la musique de la cérémonie et présente à l’automne, le 18 novembre 1733, à son successeur Frédéric Auguste II une émouvante requête pour être nommé au poste de maître de chapelle. Il y a si longtemps qu’il patiente ! Il demande également à ce qu’on lui rembourse certaines de ses dépenses datant de son passage à Vienne, un supplément de salaire pour avoir suppléer Heinichen avant qu’il ne meure et remplacé après.

Cette supplique en français est encore accompagnée de 8 arias italiens destinés à montrer ses qualités de compositeur de musique profane.

Zelenka avait manifestement compris que l’intérêt, le goût et la mentalité de la cour étaient en train de changer et se portaient désormais de plus en plus vers l’opéra. Un vent au parfum de bel canto napolitain souffle sur Dresde. Zelenka tente de « réactualiser » en partie son style musical mais en vain. L’intérêt pour sa musique commence à décliner.

Il n’est pas sur que Frédéric-Auguste II ait apprécié cette requête ou tout simplement ne goûtait-il plus le style de la musique, la personnalité du musicien tchèque ou encore nourrissait-il d’autres projets ? Il choisit le compositeur d’opéra Johann Adolf Hasse, de 20 ans son cadet, au poste de maître de Chapelle en 1733. Sa femme, la cantatrice Faustina Bordoni devient prima donna et virtuosa da camera de la cour électorale.

Zelenka est officiellement nommé compositeur d’église en 1735. Cette nomination ne change rien à sa situation psychologique et matérielle. Pire ! Sa production chute vertigineusement de 1741 à la fin de sa vie. Il passe les dernières années de plus en plus isolé sans pouvoir entendre sa propre musique qui tourne le dos aux effets de mode et reste compositeur d’église jusqu’à sa mort le 23 décembre 1745. Dresde est menacée. Les troupes prussiennes de Frédéric II font le siège de la ville, la bombarde. Sa disparition passe presque inaperçue.

S’il a passé pratiquement toute sa vie en Allemagne, Zelenka est le plus grand représentant de la musique baroque tchèque, bohémienne, pour être plus exact.

Bien qu’une partie de son travail ait été perdue au cours des années, et beaucoup ait été détruite à Dresde, beaucoup de copies ont été heureusement préservées à Prague. Ce fut seulement pendant les dernières décennies des années 1900 que Zelenka "a été vraiment redécouvert".

P.-S.

Source : Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Musicologie /Biographies/ Zelenka

Notes

[1] Georg

[2] L’orgue est un instrument à vent multiforme dont la caractéristique est de produire les sons à l’aide d’ensembles de tuyaux sonores accordés suivant une gamme définie et alimentés par une soufflerie. L’orgue est joué majoritairement à l’aide d’au moins un clavier et le plus souvent d’un pédalier.

[3] Chef de chœur ou maître de chapelle (directeur de la musique d’une église, dans les pays allemands) : celui qui dirige le chœur, d’abord envisagé dans sa finalité liturgique. C’est donc le responsable de la musique, depuis l’exécution des chorals (base de la liturgie luthérienne née au 16ème siècle), jusqu’à la composition et l’exécution des motets, en passant par l’enseignement des disciplines musicales nécessaires à ces pratiques. Par exemple : maître de musique d’une église cathédrale ou d’un autre type d’église (généralement collégiale), ainsi que maître de la musique de la chapelle de la cour, ou d’un prince (on dit alors : Hofkapellmeister).

[4] Louňovice pod Blaníkem (en allemand : Launowitz) est un bourg du district de Benešov, dans la région de Bohême-Centrale, en République tchèque.

[5] La Forêt de Bohême est un massif montagneux qui se situe aux confins de l’Allemagne (Bavière), de l’Autriche et de la République tchèque, à l’ouest des régions de Plzeň et de Bohême du Sud. Son point culminant est le Grosser Arber avec une altitude de 1 456 m.

[6] Georges le bavarois

[7] Prague est la capitale et la plus grande ville de la République tchèque, en Bohême. Située au cœur de l’Europe centrale, à l’ouest du pays, la ville est édifiée sur les rives de la Vltava. Capitale historique du royaume de Bohême, berceau du peuple tchèque, Prague connaît son apogée au 14ème siècle sous le règne du roi de Bohême et empereur germanique Charles IV qui en fait la capitale de l’Empire. Elle est alors un centre culturel et religieux de première importance, où naissent les balbutiements de la réforme protestante lorsque Jan Hus prêche contre les abus de la hiérarchie catholique et le commerce des indulgences. Brièvement redevenue capitale impériale et culturelle au tournant des 16ème et 17ème siècles sous le règne de Rodolphe II, Prague perd progressivement en importance jusqu’à la Renaissance nationale tchèque au 19ème siècle puis la création de la Tchécoslovaquie au lendemain de la Première Guerre mondiale, en 1918, dont elle devient la capitale.

[8] Le collège Saint-Clément de Prague (également appelé Clementinum) est une importante institution jésuite d’enseignement, fondée en 1556, à Prague, par Pierre Canisius, sur instruction d’Ignace de Loyola. Le collège devient université en 1622. Fermé en 1773, lorsque la Compagnie de Jésus est supprimée, ses bâtiments abritent aujourd’hui la bibliothèque nationale - le nouveau Clementinum - de la République tchèque.

[9] Les Cordeliers est le nom donné aux Franciscains établis en France. Leur nom leur aurait été attribué par Jean de Beaufort lors de la septième croisade. Cette appellation remonte à saint Louis. Pendant la croisade de 1250, le roi ayant remarqué des religieux très combatifs envers les Sarrasins, demanda leur nom. On lui répondit qu’ils étaient « de cordes liés » (cordeliers). En effet, ces moines portaient sur leur robe de bure brune ou grise, une grosse corde, armée de nœuds de distance en distance, qui tombait presque jusqu’à leurs pieds et d’un capuchon court et arrondi. Ils appartenaient à l’Ordre des Frères mineurs, appelés encore Franciscains, fondé par saint François d’Assise, et confirmé par le pape Honorius III en 1223.

[10] En musique, le contrepoint rigoureux (souvent appelé contrepoint) est une discipline d’écriture musicale classique qui a pour objet la superposition organisée de lignes mélodiques distinctes. Le mot contrepoint vient du latin punctus contra punctum a morticulum, littéralement point contre point c’est-à-dire note contre note. Le contrepoint est plus ancien que l’harmonie tonale. Initialement modal, il est le fondement de la polyphonie qui a eu cours en Occident jusqu’au début de la période baroque.

[11] L’école vénitienne désigne, en musique, les compositeurs de la Renaissance actifs à Venise de 1550 à 1610, connus notamment pour leur recours à la polychoralité. Le musicien vénitien d’origine franco-flamande Adrian Willaert fut le principal maître d’œuvre de la naissance de l’école de composition vénitienne, car il occupe la fonction de maître de chapelle à Saint-Marc depuis 1527. Il occupera ce poste jusqu’à sa mort à 72 ans. Willaert y exploite les potentialités acoustiques offertes par l’architecture particulière de la basilique Saint-Marc où deux tribunes se font face et dans lesquelles sont installés deux orgues et deux choeurs. Il est ainsi possible d’obtenir des effets d’écho en faisant alterner différentes masses sonores tant chorales qu’instrumentales.

[12] petit côté de Prague

[13] La Bohême est une région historique d’Europe centrale, actuellement l’une des composantes de la République tchèque avec la Moravie et une petite fraction de la Silésie.

[14] Dresde est une ville-arrondissement d’Allemagne, capitale et ville la plus peuplée de la Saxe. Elle se situe dans le bassin de Dresde, entre les parties supérieures et médianes de l’Elbe et la plaine d’Allemagne du nord.

[15] Un maître de chapelle, à l’origine maître de musique, ou dans les pays allemands Kapellmeister, ou encore maestro di cappella en Italie, désigne une personne chargée, dans un cadre religieux chrétien, d’enseigner et de faire entendre la musique avant tout liturgique, et de composer des partitions polyphoniques essentiellement des motets au sein de la « chapelle musicale » d’une église.

[16] Sub olea pacis et palma virtutis conspicua Orbi regia Bohemia corona ZWV 175

[17] inventarium rerum musicarum ecclesiae servencium