Médecin grec né à Chalcédoine en Asie Mineure [1]. Avec Érasistrate, il fut parmi les premiers médecins à s’intéresser au corps en bonne santé et à essayer de comprendre le fonctionnement normal du corps, contrairement à la tradition hippocratique qui était entièrement axée sur le problème de la maladie. Cette nouvelle dimension épistémique de la médecine se fit par l’étude de l’anatomie, obtenue par la dissection du corps animal et humain.
Hérophile s’installa à Alexandrie [2] qui était devenu un centre de recherche scientifique majeur de la civilisation hellénistique. Là, bénéficiant de l’ouverture d’esprit et du goût de l’innovation caractéristique de cette cité, il pu librement pratiquer des autopsies et distinguer les veines des artères, les nerfs sensitifs des nerfs moteurs, analyser la nature du pouls et élucider la structure de nombreux autres organes.
On lui attribue 9 traités d’anatomie mais aucun n’a survécu à l’incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie [3]. Ses travaux ont été cités notamment par Rufus d’Éphèse , Soranos , Celse et Galien.
Durant l’Antiquité gréco-romaine, l’histoire de l’anatomie, commencée timidement avec Hippocrate, poursuivie plus amplement avec Aristote, connut avec Hérophile et l’école d’Alexandrie [4] d’importantes innovations grâce aux recours à la dissection des corps humains. Cette période féconde se termine par la contribution majeure de Galien, dont les nombreux écrits jouiront d’une immense autorité durant le Moyen Âge.
L’édifice intellectuel imposant laissé par les Grecs se figea ensuite en un canon magistral qui réglementa strictement la pensée médicale pendant plus d’un millénaire. Il fallut l’audace d’anatomistes de la Renaissance, comme Vésale, qui à l’image d’Hérophile, sur la base d’une intense activité d’observation de corps humains disséqués, osa remettre en cause les grands maîtres à penser de l’Antiquité et poursuivre la marche en avant des découvertes.
On ne sait pas non plus avec certitude où Hérophile a reçu sa formation médicale, mais on sait qu’il a eu pour maître Praxagoras de l’île de Cos [5], lieu célèbre pour son école hippocratique. Il a donc dû étudier auprès de son maître dans l’île de Cos, à moins que ce ne soit à Alexandrie.
Hérophile se fixa par la suite à Alexandrie où il pratiqua la médecine dans la première moitié du 3ème siècle av. jc.
À Alexandrie, il a pratiqué la dissection, souvent en public, afin de pouvoir expliquer ce qu’il faisait aux spectateurs. Les dissections de cadavres humains étaient interdites à l’époque dans la plupart des villes, à l’exception d’Alexandrie.
Hérophile a invité Érasistrate à devenir son élève. Ensemble, ils ont fondé à Alexandrie une école de médecine, l’école hérophiléenne, qui attirait des étudiants venus de tout le monde antique.
Après la mort d’Hérophile, les recherches anatomiques ont cessé progressivement jusqu’à ce que Mondino de’ Liuzzi recommence à disséquer les cadavres humains, près de 1600 ans plus tard.
Dans ce lieu privilégié, Hérophile va créer la première véritable école de médecine. Jusque-là, les « écoles » de Cos ou de Cnide [6], n’étaient que des regroupements de type familial de quelques disciples, guidés par un maître. Ces cercles informels n’avaient rien à voir avec l’institution soutenue par l’État, que furent le Musée avec sa Bibliothèque, sous la protection des Ptolémées. Désormais, à Alexandrie, il y avait une médecine savante, produite par des maîtres prestigieux travaillant dans des institutions de recherche, et une médecine courante et populaire, pratiquée par une foule de praticiens obscurs.
Dans cette nouvelle ville grecque fondée à l’ouest du delta du Nil, Hérophile bénéficiera du climat exceptionnel de refondation intellectuelle qui y régnait et de la levée du puissant tabou touchant les cadavres humains. Il pourra pratiquer au grand jour la dissection systématique des corps humains et jeter les bases d’une anatomie plus exacte. L’école d’Hérophile s’y établira et y prospéra pendant plusieurs siècles.
Les travaux d’Hérophile apportèrent une série de progrès significatifs dans la connaissance anatomique de l’homme. L’innovation majeure consistait dans la description du corps en bonne santé, ignorée de la tradition hippocratique focalisée sur la maladie. Il se rapprochait en cela du modèle anatomophysiologique d’Aristote. En niant l’utilité pour la médecine de recourir à la théorie des éléments et cherchant à la fonder sur l’observation anatomique, Hérophile restait fidèle à la division aristotélicienne entre philosophie de la nature et médecine scientifique.
Il faudra attendre environ 2 000 ans pour que le défi posé par Hérophile soit véritablement relevé. Ce fut d’abord le médecin italien Morgagni qui au 18ème siècle établit les bases de la compréhension de la maladie par l’étude du substrat anatomique.
Après Hérophile, la médecine alexandrine amorce un virage conservateur marqué par un retour à la tradition hippocratique. Ce mouvement se caractérise par deux phénomènes : l’abandon des études anatomiques et le retour aux commentaires des textes hippocratiques.
La fin de la « nouvelle frontière intellectuelle » alexandrine se produisit au milieu du 2ème siècle av. jc avec la crise de la monarchie ptolémaïque et l’expulsion des intellectuels d’Alexandrie par Ptolémée III Évergète.