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L’histoire pour le plaisir

Lu Buwei

mercredi 2 septembre 2020, par ljallamion

Lu Buwei (vers 291-235 av. jc)

Personnage important de la fin de la Période des Royaumes combattants

L'empire Qin après l'unification et les conquêtes du règne de Qin Shi Huangdi, vers 210 av. jc.Riche marchand devenu ministre, il régenta de manière avisée l’État de Qin [1] durant plus de 10 ans, avant d’être écarté à la majorité du roi Qin, futur Premier Empereur, et finalement de se suicider. On lui doit les Annales des Printemps et des Automnes [2].

Le personnage de Lu Buwei est connu, comme la plupart de ses contemporains, par des annales historiques tardives, le Shiji [3], le Zhan Guo Ce [4], et le Shuoyuan [5]. Lü Buwei y est désigné comme le père du Premier Empereur, la mère de celui-ci ayant été son ancienne concubine. Cette filiation, mentionnée dans ces annales tardives et partiales, a pour but évident de déprécier le Premier Empereur en faisant de lui l’enfant bâtard d’un marchand avec une courtisane. Pour cette raison, elle est souvent remise en question et apparaît peu probable, sans qu’il soit possible d’apporter une preuve concluante de la vraie parenté de Qin Shi Huangdi.

Selon le Shiji Lu Buwei était un marchand de Yangdi [6] qui voyageait et avait fait fortune en achetant à bon prix ce qu’il revendait plus cher. C’est à Handan [7], capitale du royaume de Zhao [8], qu’il rencontra le prince Yi Ren, grâce à qui il allait faire une brillante carrière politique au sein de l’État de Qin.

En 267 av. jc, le roi Zhaoxiang de Qin , très âgé, avait perdu son fils aîné et désigné son cadet, le prince d’Anguo, comme héritier du royaume. Ce dernier n’avait pas de fils de son épouse principale, la dame Huayang, mais plus de 20 enfants d’épouses secondaires, dont le prince Yi Ren. De moindre importance, ce dernier avait été envoyé comme otage au royaume rival de Zhao, conformément à une tradition déjà ancienne. À une période contemporaine de la bataille de Changping [9], où le Qin écrasa le Zhao, il vivait dans des conditions modestes, sinon misérables. C’est à Handan que le jeune prince et l’ambitieux marchand lièrent leurs destinées.

Ainsi selon les annales historiques, Lü Buwei utilisa son influence et sa fortune pour faire campagne en faveur du jeune prince, qui avait donné son accord. Il fit le voyage jusqu’à Xianyang [10], capitale de Qin, pour y plaider sa cause auprès de l’entourage de la dame Huayang, avançant des arguments convaincants tout en offrant de grandes quantités d’or. Le nom de Yi Ren fut changé, et il fut rebaptisé Zi Chu, pour plaire à Huayang, qui avait été une princesse du royaume de Chu [11] avant d’épouser l’héritier de Qin. Ces manœuvres portèrent leurs fruits, car la dame Huayang, convaincue, en parla à son tour à son époux, qui ne savait rien lui refuser.

Lü Buwei revint finalement à Handan avec un sceau de jade fabriqué pour le prince Zi Chu et le désignant comme héritier, alors que lui-même s’était vu décerner le titre de précepteur du prince. La fortune du marchand, et les échanges de présents entre le nouvel héritier et ses parents au Qin, permirent dès lors d’assurer au prince un meilleur train de vie.

En 257 av. jc, les armées de Qin marchèrent une nouvelle fois contre le royaume de Zhao. Parvenant aux portes de Handan, ils firent le siège de la capitale. Dès lors, l’otage de Qin et sa famille n’étaient plus en sécurité.

Assigné à résidence par les autorités de la cité, il fallut l’ingéniosité de Lü Buwei qui, grâce à sa fortune et ses réseaux, permit au prince de quitter secrètement la cité, mais y laissant son épouse et son jeune enfant. Un récit de la tradition populaire dit qu’un serviteur de la maison, appelé Zhao Sheng prit la place de son maître et fut exécuté, en échange de quoi son propre fils, le futur Zhao Gao, fut sauvé. Il allait en effet devenir un personnage important sous la dynastie Qin. Toujours est-il que Zi Chu rejoignit les forces Qin grâce à son tuteur Lü Buwei, prenant sa nouvelle place à la cour de son pays natal.

En 251 av. jc, le roi Zhaoxiang de Qin meurt finalement, et le prince d’Anguo lui succède sur le trône. Son règne est éphémère, entre quelques jours et 3 mois selon les versions, avant de mourir à son tour et de recevoir le nom posthume de roi Xiaowen. Au plus tard durant cette période, Zhaoji et son fils, encore appelé Zhao Zheng, ainsi que Lü Buwei, avaient quitté Handan et rejoint Xianyang, la capitale de Qin.

Le prince Zi Chu devint le roi Zhuangxiang de Qin, et son ancien tuteur Lü Buwei fut nommé Chancelier du royaume [12].

La première année de son règne en 250 av. jc, le roi Zhuangxiang proclama une amnistie générale des condamnés, il honora les sujets qui avaient bien mérité sous les rois précédents, il se montra vertueux, éleva en dignité ses proches parents et répandit ses bienfaits sur le peuple. Le prince des Zhou orientaux [13] fit avec les seigneurs un complot contre Qin. Qin chargea son conseiller Lü Buwei de le mettre à mort et d’annexer tout son royaume.

Quelques années plus tôt, en 256 av. jc, le roi Zhaoxiang de Qin avait profité d’une tentative désespérée du dernier héritier de la dynastie royale des Zhou orientaux de contrer le Qin pour soumettre le Domaine royal. En 255 av. jc le dernier Fils du Ciel nominal dut venir se prosterner devant le vieux roi Qin. Il put repartir en vie, non sans avoir cédé 36 villes de son fief déjà réduit, sonnant un glas définitif à la longue agonie de sa dynastie. À la manière des grands seigneurs de l’époque, Lü Buwei prend, durant le règne de Zhuangxiang, le commandement des armées de Qin et annexe les vestiges du Domaine royal. Ce sera probablement la seule expédition de sa courte carrière militaire.

C’est sur le plan politique que l’habileté de Lü Buwei s’épanouit. Le roi Zhuangxiang meurt en 247 av. jc encore jeune, après avoir régné moins de 3 ans. Son héritier, Ying Zheng, n’a que 13 ans lorsqu’il monte sur le trône. Vu la jeunesse du roi, le gouvernement revient naturellement à Zhaoji, désormais reine mère, ainsi qu’à Lü Buwei. On attribue parfois à ce dernier le décès opportun de Zhuangxiang, qui le conduisit au sommet de l’état.

Pour les services rendus à la famille royale, Lü Buwei se voit offrir en fief les terres de l’ancien Domaine royal Zhou qu’il avait lui-même conquises, à Luoyang [14] au Henan. Il reçoit le titre de marquis, ainsi que la dignité de Zhong Fu, "second père" du jeune roi, qui l’appelait "Oncle". Reconduit dans ses fonctions de Chancelier, l’ancien marchand devient de fait le régent de Qin.

Il assuma la régence pendant près d’une décennie, dirigeant l’administration et l’armée, avec une habileté certaine si l’on en juge par l’état du pays lorsque le roi Ying Zheng prit les rênes du pouvoir.

De cette période date la création du canal Zheng*, construit par l’ingénieur Zheng Guo qui, à terme, multiplia le rendement agricole du Qin et dont l’importance stratégiques perdura. L’administration du régent fit également d’importants efforts pour honorer les riches négociants, et les intégrer aux corps d’État, ce qui n’a rien de surprenant vu les origines de Lü Buwei.

Mais c’est par son mécénat intellectuel que Lü Buwei devait asseoir sa réputation. L’ancien marchand était alors si prospère qu’il disposait, selon la tradition populaire, d’un grand palais et de 10 000 serviteurs. Comme d’autres contemporains, grands aristocrates réputés des royaumes rivaux, Lü Buwei invita à sa cour les lettrés de tous les royaumes, et les traita avec prodigalité.

Il finit par entretenir une cour de 3000 personnes, parmi lesquels de grands intellectuels, grâce auxquels il put commanditer son grand projet de compilation des savoirs, les “Annales des Printemps et des Automnes de Lü”. Un fonctionnaire originaire du Chu, Li Si, promis à un grand avenir dans l’empire Qin, était alors l’un des clients du régent et attira l’attention du roi, à moins que Lü Buwei lui-même ne l’ait désigné comme précepteur du jeune souverain. C’est dans ce climat intellectuel que grandit Ying Zheng, le jeune souverain qui allait devenir le Premier Empereur de Chine.

La régence connaît également de nombreuses difficultés. Le Shiiji fait référence, durant cette période, à une famine, une invasion de sauterelles et une épidémie, auxquelles le gouvernement doit faire face. Inventif, Lü Buwei offre un rang de noblesse à qui offrirait 1000 mesures de grains à l’État.

Le Qin est alors devenu une force de premier plan, et le vide laissé par la destruction de l’ancienne dynastie Zhou ouvre des perspectives hégémoniques pour l’État en position de le faire. C’est une ambition qu’avait sûrement Lü Buwei, et que son protégé mènera à bien.

Marchand à la fortune colossale, Lü Buwei est conscient du mépris que lui vaut dans le monde des lettrés son passé de négociant, profession traditionnellement méprisée dans la culture chinoise.

Il entreprend alors de laisser son nom à une œuvre littéraire majeure et réunit dans son palais les représentants les plus prestigieux de toutes les écoles de pensées de son temps. Le produit de ce travail collectif, attribué à Lü Buwei sous le nom de Lüshi Chunqiu“Annales des Printemps et des Automnes de Lü”, tente d’organiser les différents systèmes philosophiques de l’époque. Il est souvent confondu avec les Annales des Printemps et des Automnes attribuées à Confucius, qui appartiennent aux Cinq Classiques. Le but de cet ouvrage est d’effectuer une synthèse de toute la connaissance du Qin, et de créer une philosophie d’État.

Par vanité, Lü Buwei l’exposa sur la place principale de la capitale, avec une promesse de mille onces d’or à quiconque pourrait y soustraire ou rajouter un mot. Bien entendu, personne ne s’y risqua.

Sous la régence de Lü Buwei, comme à toutes les époques, la cour de Qin connaissait des intrigues et des luttes d’influence. Le sommet de l’état était occupé par la reine mère et l’ancien marchand. Les annales prétendent que leurs relations illicites se poursuivirent après le décès du roi Zhuangxiang. Mais l’apparition d’un nouveau favori de la reine, Lao Ai, et les évènements qui suivirent causèrent finalement la chute de Lü Buwei, traduisent les luttes pour le pouvoir autour du trône de Qin à cette époque.

Selon le Shiji, Lü Buwei, craignant que les excès de la reine mère ou que ses propres relations avec elle ne soient découverts, prend à son service un homme du nom de Lao Ai, un courtisan à la virilité notable qu’il présente à son ancienne concubine, afin de pouvoir l’écarter. Lorsque celle-ci voulut se l’approprier, c’est l’ingénieux régent qui organise, ou suggère, la manœuvre.

Lao Ai est accusé d’un faux crime, et condamné à la castration. La reine mère achète alors l’exécuteur de la sentence, afin de le soustraire secrètement à son châtiment, le fait entièrement épiler à la semblance des eunuques, et l’incorpore ensuite à son personnel.

Elle tombera finalement amoureuse de son nouveau favori, et après avoir quitté la cour pour l’ancienne capitale de Yong, lui donna 2 enfants. Ayant désormais toutes les faveurs de la reine, la fortune de Lao Ai semble alors avoir été croissante jusqu’à concurrencer le pouvoir du régent lui-même.

Les deux hommes semblent alors accaparer le pouvoir et se le disputer, comme l’indique également le Zhan Guo.

Même le roi Ying Zheng dut patienter jusqu’à ses 22 ans pour prendre finalement le pouvoir, peut-être de force, des mains de ces hauts conseillers. Mais lorsqu’il finit par s’affirmer, en 238 av. jc, il diligente une enquête et découvre le scandale de la condition de Lao Ai, poussant celui-ci à l’action. L’échec du faux eunuque devait sceller le sort des régents, ainsi que celui de leurs suivants, comme le décrit le Shiji.

Le sort de Lü Buwei suivit. Son habileté politique lui avait à priori permis de garder ses distances avec la tentative de Lao Ai, mais son implication dans toute l’affaire entraîna inévitablement sa disgrâce, et permit à Ying Zheng d’assurer son emprise sur le Qin. En 237 av. jc, l’ancien régent fut démis de ses fonctions, et quitta la cour pour son fief dans le Henan, accompagné de son importante suite. Le roi retira les pouvoirs détenus par les lettrés et les étrangers invités par Lü Buwei à l’exception notable de Li Si pour les restituer à l’aristocratie héréditaire Qin.

Le répit de Lü Buwei fut de courte durée. Le roi, sans doute incité par son nouveau ministre Li Si, et craignant la rébellion, lui fit porter un ordre d’exil au ton menaçant.

Sachant qu’il ne pouvait opposer aucune résistance, et voulant éviter une mort infâmante, Lü Buwei se suicida par empoisonnement.

De la même époque date un décret d’expulsion de tous les étrangers, promulgué par le roi. Il est possible que la présence encore importante des suivants et des clients de Lü Buwei au Qin en soit la cause. Quoi qu’il en soit, cette décision ne fut jamais appliquée, grâce à un célèbre discours de Li Si, qui se voyait également concerné par la mesure.

Une fois l’unification de la Chine effectuée, l’empereur, rebaptisé Qin Shi Huangdi, visita la tombe de l’ancien régent. À cette occasion, dit-on, il ordonna à son fils de respecter la mémoire de Lü Buwei.

Après la mort de son commanditaire et durant la période impériale Qin, le Lüshi Chunqiu tomba dans l’oubli. Mais il revint en grâce sous la Dynastie Han [15], qui succéda aux Qin, et il traversa les périodes postérieures, dévoilant de nombreuses informations sur le savoir et la pensée de la période contemporaine de Lü Buwei.

P.-S.

Source : Cet article est partiellement ou en totalité issu du texte de Jonathan Clements, Le premier empereur de Chine, Éditions Perrin, 2006

Notes

[1] La dynastie Qin est la première dynastie impériale de la Chine, qui dure de 221 à 206 av. jc. C’est la conquête des six États issus de la chute de la dynastie Zhou par l’État de Qin, conquête unifiant de facto le pays, qui l’installe au pouvoir. Les 14 années de règne de son fondateur, Qin Shi Huang, le premier empereur de l’histoire de la Chine, et de son fils Qin Er Shi, représentent, malgré cette brièveté, un tournant capital dans l’histoire nationale

[2] grande compilation encyclopédique des savoirs qu’il commandita

[3] les « Mémoires historiques de Sima Qian

[4] Intrigues des Royaumes Combattants

[5] Jardin des Histoires

[6] royaume de Wei

[7] Handan est une ville de la province du Hebei en Chine. Elle fut la troisième capitale du royaume de Zhao, à l’époque des Guerres d’unification de Qin, de 386 à 228 av. jc.

[8] Zhao était l’un des sept États qui composaient la Chine antique pendant la Période des Royaumes combattants. Initialement clan de grands feudataires de l’Hégémonie de Jin, le Zhao fut l’un des trois États créés par la partition de celui-ci par les trois familles en 403 av. jc. D’abord de faible importance, le Zhao sut se développer jusqu’à devenir l’un des royaumes majeurs, avant d’être finalement détruit par le royaume de Qin. Son territoire s’étendait sur les provinces actuelles de la Mongolie-Intérieure, du Hebei, du Shanxi et du Shaanxi. Les frontières de cet État touchaient le pays des Xiongnu ainsi que les royaumes du Qin, du Wei et du Yan.

[9] La bataille de Changping, en 260 av. jc, fut une victoire décisive de l’État du Qin sur l’État du Zhao durant la Période des Royaumes combattants.

[10] Xianyang est une ville-préfecture de la province du Shaanxi en Chine. Elle se trouve sur la rive Nord du Yangzi Jiang, et à 25 km au Nord-ouest de Xi’an, la capitale provinciale. Xianyang fut la capitale de la dynastie Qin, et le célèbre mausolée de l’empereur Qin se trouve à proximité.

[11] Chu ou l’état de Chu était un État des périodes des Printemps et Automnes et des Royaumes combattants, établi sur le fleuve Yangzi. Chu a été annexé par les Qin en 223 av. jc. La maison royale de Chu à l’origine portait le nom ancestral Nai et le nom de clan Yan mais ceux-ci sont devenus plus tard Mi et Xiong.

[12] Le grand chancelier , aussi traduit par un conseiller en chef , chancelier , conseiller en chef , ministre en chef , chancelier , chancelier lieutenant et le premier ministre , était le responsable exécutif le plus haut placé dans le gouvernement impérial chinois . Le terme a été connu sous plusieurs noms différents tout au long de l’histoire chinoise, et l’étendue exacte des pouvoirs associés à la position fluctuait beaucoup, même au cours d’une dynastie particulière.

[13] La dynastie Zhou est selon l’historiographie traditionnelle la troisième dynastie chinoise. Dirigée par des rois appartenant au clan Jī, elle prend le pouvoir au 9ème siècle av. jc (vers 1046 av. jc), faisant suite à la dynastie Shang, et reste en place jusqu’en 256 av. jc, date à laquelle s’achève le règne du dernier roi des Zhou. Elle s’éteint en 256 av. jc puis son territoire est intégré au royaume de Qin en 249 av. jc.

[14] Luoyang est une ville située dans la zone de confluence du fleuve Luo et du fleuve Jaune à l’ouest de la province du Henan. Gouvernée comme une ville de niveau préfectoral , elle borde la capitale provinciale de Zhengzhou à l’est, Pingdingshan au sud-est, Nanyang au sud, Sanmenxia à l’ouest, Jiyuan au nord et Jiaozuo au nord-est. Situé dans la plaine centrale de la Chine, Luoyang est l’un des berceaux de la civilisation chinoise et l’une des quatre grandes capitales antiques de Chine.

[15] La dynastie Han régna sur la Chine de 206 av. jc à 220 apr. jc. Deuxième des dynasties impériales, elle succéda à la dynastie Qin (221 - 206 av. jc) et fut suivie de la période des Trois Royaumes (220 - 265). Fondée par Liu Bang, chef de guerre d’origine paysanne révolté contre la dynastie Qin, elle compta 28 empereurs.