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28 avril 1772 Struensee meurt pour l’amour d’une reine

dimanche 5 juillet 2026, par lucien jallamion (Date de rédaction antérieure : 24 janvier 2019).

28 avril 1772 Struensee meurt pour l’amour d’une reine

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Page de titre de l’« acte royal » de décembre 1770 supprimant le Conseil privé, à l’instigation de Struensee, qui accédait ainsi à la tête du gouvernement danois.

Le 28 avril 1772 est décapité à Copenhague [1] le comte Johann Friedrich von Struensee . Il est précédé sur l’échafaud par son ami Enevold Brandt . Agnostique [2] et cultivé, fervent lecteur de Rousseau et Voltaire , né à Halle [3], en Allemagne, 34 ans plus tôt, le 5 août 1737, dans le ménage d’un pasteur luthérien [4]. Il crut pouvoir mettre en œuvre les idées des Lumières dans le royaume de Danemark et de Norvège en usant de ses relations très particulières avec le couple royal. Il paya de sa vie l’amour de la reine et sa passion pour la justice sociale.

L’histoire commence quelques années plus tôt avec l’avènement de Christian VII le 14 janvier 1766. À 17 ans, il succède à son père Frédéric V sur le trône de Danemark et de Norvège, les deux royaumes scandinaves ayant été unis 4 siècles plus tôt par l’Union de Kalmar [5]. À la fin de la même année, le 8 novembre 1766, il épouse au palais de Christiansborg [6], à Copenhague, sa cousine Caroline Mathilde de Hanovre . Née le 22 juillet 1751 à Londres, elle est la sœur cadette du roi d’Angleterre George III . Elle a 15 ans, elle est vive et sans façons pas spécialement jolie mais encore pleine de rêves d’adolescente. Son mari a tout juste 2 ans de plus qu’elle mais déjà manifeste quelques signes de dérangement mental, sans doute une forme de schizophrénie. Il fait un effort pour donner un premier enfant à sa femme. Ce sera le futur roi Frédéric VI .

Là-dessus, satisfait du devoir accompli, il fait des virées dans les bordels de sa capitale en compagnie d’une courtisane, puis quitte le pays pour une tournée des capitales européennes. Il est accompagné de l’ancien ministre de son père, le comte Johann Hartwig Ernst von Bernstorff , qui dirige de fait le gouvernement avec le titre de chancelier et de ministre des affaires étrangères.

Le roi rentre à Copenhague en janvier 1769 avec, surprise, un nouveau médecin personnel rencontré en Allemagne, Struensee. Ce médecin se montre paternel à son égard et soigne ses troubles mentaux avec dextérité. Le roi ne jure plus que par lui et le nomme conseiller d’État à l’été 1769.

Struensee use de son emprise sur le souverain pour le convaincre de se raccommoder avec la reine. Celle-ci se voit derechef contaminée par la maladie vénérienne que son mari a rapportée de ses voyages. Elle n’en est pas moins reconnaissante au médecin de lui avoir rendu sa place à la cour ainsi que de la soigner de sa maladie. Struensee sait aussi réconforter la reine et s’immiscer dans ses rêves.

On est en plein siècle des Lumières et, à Copenhague comme à Paris, il n’y a de plaisir plus délicat que la conversation. Ladite conversation, de paternelle et protectrice, se fait sentimentale et amoureuse. C’est ainsi que le séduisant médecin devient à l’été 1770 l’amant de la jeune reine sans cesser d’être l’ami du roi.

Dès lors, Struensee ambitionne de réformer le pays selon les préceptes du “despotisme éclairé”. Il marche de la sorte sur les traces des autres gouvernants européens.

On est à l’époque de Catherine II de Russie, Frédéric II de Prusse et Joseph II de Habsbourg Lorraine , plus despotes qu’éclairés, mais sans doute Struensee pense-t-il plus volontiers à des hommes comme le marquis de Pombal Sebastião José de Carvalho e Melo , Premier ministre du Portugal.

En premier lieu, il écarte du roi son habituel compagnon de débauche, le comte Holck, et le remplace par un homme à sa main, Enevold Brandt, aristocrate falot. Struensee peut dès lors faire signer ce qu’il veut à Christian VII.

Le 15 septembre 1770, avec le soutien de Caroline Mathilde, qui ne saurait rien refuser à son bel amant, il obtient le renvoi du chancelier Bernstorff.

Enfin, le 8 décembre de la même année, le roi dissout le Conseil privé [7]), Il nomme Struensee maître des requêtes, avec pour mission de lui soumettre toutes les requêtes, faveurs et autres demandes. Il lui décerne un peu plus tard le titre de comte.

Nouvel homme fort de la cour, l’ancien médecin place ses amis au gouvernement. Il obtient même de signer des actes à la place du roi, ce qui lui permet de mettre en œuvre ses réformes avec une boulimie d’ordonnances. 2000 en moins de 2 ans.

Il modernise l’administration et opère les recrutements en fonction des compétences de chacun. Il impose de sévères économies dans les dépenses publiques et crée une loterie pour enrichir l’État. Il abolit la censure, le servage, la torture, la prison pour dettes.

Fidèle aux idées nouvelles, il abolit aussi les corporations qui entravent l’activité commerciale et artisanale. Ces réformes ressemblent à celles de Turgot , en France, 5 ou 6 ans plus tard, mais auront un meilleur destin.

Fort de la confiance du souverain, Struensee partage plusieurs fois par semaine le couvert royal et, bientôt, chacun se réjouit d’apprendre que Caroline Mathilde est une nouvelle fois enceinte. Elle donne le jour à une fille, Louise Augusta, le 6 juillet 1771.

Tout irait pour le mieux dans ce ménage à 3 si le zèle réformateur de Struensee ne heurtait trop d’intérêts. Les aristocrates, le clergé, les marchands et l’armée lui tiennent grief qui de la suppression du Conseil privé, qui des entraves faites à l’enseignement religieux, qui de la suppression des corporations et de l’ouverture des frontières, qui de la suppression de la garde montée pour raison d’économie.

La reine douairière Juliane-Marie de Brunswick , 2ème épouse du précédent roi, prend les choses en main. À son initiative, une troupe de militaires pénètre dans le château royal dans la nuit du 16 au 17 janvier 1772. Une partie se rend dans la chambre du roi pour éviter qu’il n’intervienne en faveur de son conseiller. Struensee et Brandt sont quant à eux arrêtés et incarcérés dans la citadelle de Copenhague [8].

Pour légitimer la mise à l’écart de Caroline Mathilde, on force Struensee à plus ou moins avouer ses relations avec la reine. Celle-ci s’effondre quand on lui montre sa déposition et avoue à son tour la relation coupable, espérant sauver la tête de son amant.

Struensee et Brandt sont condamnés à mort et exécutés pour crime de lèse-majesté. Bernstorff reprend les rênes du gouvernement. Il revient sur quelques réformes comme l’abolition de la torture et de la censure mais se contente de modifier à la marge les réformes administratives de Struensee.

Après un divorce expéditif, la pauvre Caroline Mathilde est recluse au château de Celle [9] où elle a la consolation de retrouver une ancienne confidente. Elle meurt de la scarlatine 2 ans plus tard, le 10 mai 1775, à 23 ans.

Le roi Christian VII est démis de ses fonctions 10 ans plus tard pour maladie et cède le trône à son fils Frédéric VI.

P.-S.

L’Europe au 18ème siècle Source : Imago mundi Texte de Léonardon/ article de Fabienne Manière/herodote/ evenement/17720428/dossier 414]

Notes

[1] Copenhague est la capitale et la plus grande ville du Danemark. La ville devient la capitale du Royaume de Danemark dès le début du 15ème siècle. Au cours du 17èmesiècle, sous le règne du roi Christian IV, elle devient une des plus grandes villes d’Europe du Nord, renforçant son statut de capitale.

[2] L’agnosticisme ou pensée de l’interrogation est une attitude de pensée considérant la vérité de certaines propositions concernant notamment l’existence de Dieu ou des dieux comme inaccessible à l’intelligence humaine. L’agnosticisme n’est pas forcément incompatible avec l’athéisme ou le théisme même si certains agnostiques refusent de trancher. Si le degré de scepticisme varie selon les individus, les agnostiques s’accordent pour dire qu’il n’existe pas de preuve définitive en faveur de l’existence ou de l’inexistence du divin, et affirment l’impossibilité de se prononcer en ce qui concerne la connaissance et aussi, parfois, en ce qui concerne la croyance ou la non-croyance.

[3] Halle est une ville d’Allemagne, située dans le land de Saxe-Anhalt sur les bords de la Saale. En 806, une forteresse fut érigée à l’emplacement de la ville actuelle pour protéger les nombreux gisements de sel que compte la région et qui donnèrent leur nom à la ville, hall signifiant « sel » en grec ancien et en vieux celtique. La ville eut son apogée à la fin du Moyen Âge, entre le 14ème siècle et le 16ème siècle. À cette époque fut construit le château Moritzburg qui fut jusqu’en 1541 la résidence favorite des archevêques de Magdebourg et de Mayence. Halle fut une ville universitaire importante dès le 17ème siècle.

[4] Le luthéranisme est la théologie qui trouve son origine dans la pensée et les écrits du théologien et moine augustin allemand Martin Luther, à partir de 1517. Ce courant de pensée a favorisé plus généralement l’émergence d’une théologie protestante et d’églises protestantes au cours du 16ème siècle, tout en restant la référence dogmatique principale du courant théologique d’églises protestantes luthériennes, notamment en Allemagne et dans les pays scandinaves. Du fait des circonstances historico-politiques, d’importantes églises luthériennes se sont constituées dans d’autres régions ou pays, en Alsace et Lorraine, à Madagascar, en Pologne, dans les pays baltes notamment. Le luthéranisme concerne à la fois la foi d’individus se revendiquant protestants luthériens, les Églises luthériennes et un corpus théologique et ecclésiologique. La théologie de Luther est le bien commun de l’ensemble de la Réforme protestante. Le luthéranisme est ainsi une branche du protestantisme, qui est lui-même un courant du christianisme.

[5] L’Union de Kalmar est une union formée par les trois royaumes scandinaves de Danemark, Suède et Norvège, réunis sous un seul monarque, malgré de nombreuses interruptions, de 1397 à 1523. Les trois royaumes maintiennent, du moins en théorie, leur indépendance (c’est-à-dire qu’ils conservent leurs lois et leur administration), mais relâchent leur souveraineté, en s’accordant pour avoir le même roi et posséder des organes administratifs communs. L’Union de Kalmar se rapproche donc d’une confédération. L’Union est fondée par l’initiative de Marguerite1ère de Danemark, qui, à partir de 1387, devient reine des trois pays avant de céder sa place à son petit-neveu, Éric de Poméranie, couronné le 17 juin 1397. Dès la mort de Marguerite en 1412, les tentatives d’accumulation du pouvoir par la couronne danoise et les guerres de suprématie entre le Danemark et la Suède font vaciller l’Union, dont la première manifestation survient en 1434 avec la révolte menée par Engelbrekt Engelbrektsson contre Éric de Poméranie. L’Union est rompue une première fois par l’élection de Karl Knutsson au trône de Suède en 1448 puis de Norvège en 1449, avant d’être renouvelée en 1457 par Christian 1er qui reprend le contrôle des trois royaumes ; puis l’union fut à nouveau rompue en 1464. Danemark, Norvège et Suède sont réunis à nouveau sous Jean 1er de Danemark en 1497. Après la reprise de la Suède par Christian II de Danemark et le Bain de sang de Stockholm en 1520, les rebelles suédois menés par Gustav Vasa forcent les Danois à quitter le territoire suédois. Gustav Vasa est nommé régent de Suède le 23 août 1521, puis élu roi de Suède le 6 juin 1523, mettant fin définitivement à l’Union. Le Danemark et la Norvège restent eux unis jusqu’en 1814, dans une entité politique communément nommée Danemark-Norvège.

[6] Le château de Christiansborg est un palais royal et bâtiment gouvernemental situé sur l’île de Slotsholmen au centre de Copenhague. C’est le siège du Parlement danois (le Folketing), du ministère d’État et de la Cour suprême. De plus, la monarchie danoise occupe encore plusieurs parties de ce palais, qui fut la résidence principale des rois de Danemark jusqu’en 1794, notamment les salles d’apparat, la chapelle palatiale et les Écuries royales danoises. Le palais actuel est le dernier d’un grand nombre de bâtiments qui se trouvent sur le site depuis le 12ème siècle et qui, depuis le 15ème siècle, abritent le pouvoir central du Danemark. Il abrite toujours les institutions centrales les plus importantes du pouvoir de l’État et est souvent surnommé « Rigsborgen » (« Le Château du Royaume ») ou simplement « Borgen » (« Le Château »). Le château fut incendié et reconstruit à deux reprises, et les quelques pièces sauvées des incendies côtoient celles de la dernière campagne de construction : les bâtiments regroupés autour du carrousel (écuries, stalles et théâtre) appartiennent au premier Christiansborg. Il en va de même pour le musée Thorvaldsen qui occupe l’ancienne remise des carrosses royaux, remaniée par Michael Gottlieb Bindesbøll. Le seul bâtiment intact provenant du second Christiansborg est la chapelle palatiale. Cependant, quelques-uns de ses éléments ont été transférés dans d’autres endroits.

[7] un organisme consultatif composé d’aristocrates, qui s’était arrogé la réalité du pouvoir

[8] Le Kastellet est une citadelle de Copenhague, la capitale du Danemark. Il s’agit de l’une des forteresses les mieux conservées de l’Europe du Nord. Construite par Christian IV de Danemark, elle faisait partie de la ligne de défense du nord de Copenhague. La citadelle servira notamment lors de la bataille de Copenhague en 1807. Elle appartient au ministère de la défense danois, et abrite actuellement le Forsvarets Auditørkorps, la Hjemmeværnet et le Forsvarets Efterretningstjeneste.

[9] Le château de Celle (Schloß Celle) est un château allemand situé dans la ville de Celle en Basse-Saxe. Ce fut l’une des résidences de la maison de Brunswick-Lunebourg. La reine bannie du Danemark, Caroline-Mathilde, née princesse de Hanovre, y demeure de 1772 à sa mort en 1775, avec sa dame d’honneur, la comtesse de Plessen. Le château sert occasionnellement de résidence d’été à la famille royale de Hanovre pendant le19ème siècle et Georg Ludwig Friedrich Laves y apporte quelques modifications intérieures en 1839-1840.