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La bourgeoisie attend son heure

mardi 23 juillet 2013, par lucien jallamion

La bourgeoisie attend son heure

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Gravure représentant la fosse du Chaufour (1762-1884) dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais.

Turgot, fils d’un prévôt des marchands de Paris, puis le banquier Necker, tentent, dès le début du règne, d’instaurer une économie libérale et de promouvoir la révolution industrielle. Mais la France reste un pays agricole et artisanal.

Tandis qu’en Angleterre, depuis les années 1730, l’on assiste à un vaste bouleversement des moyens de production et des conditions de travail, la France, à la même époque, demeure essentiellement un pays agricole et artisanal. Ce retard, qui lui fait manquer partiellement le virage de la première révolution industrielle et confère à la Grande-Bretagne une avance déterminante, est dû à la mentalité nationale. Pour les Français, la vraie richesse reste la terre et c’est aux progrès de l’agriculture sous toutes ses formes que se consacrent la plupart de ceux qui s’intéressent à la modernité.

Trois domaines, sous le règne de Louis XVI, connaissent cependant une évolution réelle, amorce de l’entrée prochaine dans le 19ème siècle et l’ère industrielle. Il s’agit de l’exploitation du sous-sol charbonnier, de la métallurgie et du textile. Jusqu’à un certain point, leur évolution est d’ailleurs liée.

Sans l’exploitation des bassins houillers, et le remplacement progressif de l’antique charbon de bois par le coke, la métallurgie française de l’époque resterait, en dépit des bonnes volontés souvent le fait de la haute noblesse éclairée, propriétaire de forêts et de forges à un stade artisanal. En 1744, un arrêté royal a soumis l’exploitation des mines de charbon, reconnues entre 1720 et 1734, à l’obtention préalable d’une concession de la Couronne. Dans la foulée vont se constituer plusieurs compagnies, telle que celle d’Anzin, dans le Nord. En 1789, celle-ci emploie 4 000 ouvriers, 600 chevaux, 12 machines à vapeur, et extrait dans l’année 3 750 000 quintaux de charbon. Dans le Midi, le marquis de Solages fonde la compagnie de Carmaux, et d’autres sociétés par actions où se côtoient gentilshommes, dont le prince de Croy, et hommes d’affaires, entament l’exploitation des bassins miniers de Montceau-les-Mines, Aniche et Blanzy.

Du développement de l’extraction houillère et de sa production dépendent l’installation et l’exploitation de véritables centres industriels d’un type encore jamais vu sur le continent européen. En 1781, Ignace François de Wendel fonde, près du site minier de Blanzy, ce qui deviendra Le Creusot. 6 ans plus tard, en 1787, le complexe industriel emploie mille ouvriers tant dans l’usine sidérurgique que dans la verrerie. L’aspect humain n’est pas négligé pour autant, puisque Wendel innove également avec la création de logements ouvriers. Dans cette aventure, qui apparaît alors exemplaire et éblouit même les Anglais, pourtant singulièrement en avance en ces domaines, se sont engagés, là encore, de nombreux actionnaires issus de la noblesse ou de l’aristocratie financière. Parmi eux, citons les frères Périer, créateurs de la première compagnie française d’assurances, et d’anciens fermiers généraux, comme Mégret de Sérilly et Baudart de Saint-James. Un peu plus ancienne, puisqu’elle date de 1777, mais moins ambitieuse, existe également la fonderie d’Indret.

Sans la métallurgie en pleine expansion, il serait impossible de fabriquer les machines lourdes, sous brevets anglais, que de jeunes ingénieurs britanniques se chargent alors de proposer aux grands manufacturiers français du textile. Ce sont en effet des inventeurs d’outre-Manche, l’horloger Kay, Heargraves, Arkwright, Cartwright, Crompton, qui, entre 1733 et 1779, mettent au point de nouveaux procédés de filature et de tissage tels que navettes, jennies , waterframe , mule...

La waterframe de Richard Arkwright, qui fonctionne à la force hydraulique, puis à la vapeur, tisse bas et calicots, mais, par sa taille et son coût, elle exige la construction de véritables usines et supprime massivement le traditionnel travail à domicile, entraînant des regroupements ouvriers. Les diverses sortes de jennies , qui sont des métiers à filer, se différencient en mule jenny de Crompton, apte à filer en fin, et la spinning jenny , plus petite, qui file en gros. Les jennies ne sont pas importées mais fabriquées en France, à La Muette, sous le contrôle d’ingénieurs anglais. Elles peuvent activer en même temps jusqu’à 600 bobines de fil et filer en 24 heures 600 kg de coton. Séduits par leurs performances, des investisseurs, dont le duc d’Orléans à Orléans et Montargis, mais aussi des industriels, Martin et Ellesselles à Amiens, Leclerc à Brive-la-Gaillarde, bâtissent ainsi des filatures modernes. Celle de Decrétot, à Louviers, surpasse tout ce qui existe à l’époque.

De tels regroupements favorisent une mainmise sur toute la filière textile, jusque dans ses aspects les plus artisanaux, du tissage et du filage à domicile, compléments de revenus ou activités principales en de nombreuses régions, surtout dans l’Ouest. Fournisseurs des matières premières et souvent des métiers, les industriels donnent du travail aux ruraux, spécialement aux femmes qui peuvent ainsi travailler chez elles, mais imposent leurs prix et cassent la concurrence des ouvriers citadins. Dans tous ces secteurs d’activité, comme dans la plupart des industries, les rythmes quotidiens sont effarants. En moyenne 16 heures par jour, de 4 heures du matin à 8 heures du soir. Seule compensation, le nombre de jours chômés annuels, 140 jours fériés pour les ouvriers parisiens. Cependant, ces réalisations demeurent exceptionnelles et la plupart des manufacturiers rechignent devant de pareils bouleversements, et les investissements qu’ils réclament. Le progrès industriel français demeure marginal et tardif. La concurrence britannique, si elle souhaite exporter son savoir-faire, n’en reste pas moins extrêmement prudente et ce sont des modèles de machines hydrauliques déjà dépassés qu’elle vend aux Français dans les années 1780, alors que les villes textiles du nord de l’Angleterre en sont déjà au fonctionnement vapeur.

Quoi d’étonnant si, dans ces conditions, le traité de libre-échange signé en 1786 avec la Grande-Bretagne, et sa clause de la nation la plus favorisée, se révèle très vite désastreux pour le textile français, en position de faiblesse ? Moindres rendements et coûts supérieurs entraînent une chute incontrôlable de la production hexagonale face à la concurrence des usines de Manchester.

Dès 1787, l’inspecteur du commerce Tholozan annonce qu’il redoute, pour l’année suivante, un chômage massif dans l’industrie textile et parle de 200 000 ouvriers sans emploi. Ses pires prévisions sont confirmées en 1788 avec la moitié des métiers arrêtés à Louviers, Elbeuf, en Champagne et dans toutes les régions qui vivent du textile. Lyon, jusque-là relativement épargnée, la soie relevant de l’industrie du luxe, est frappée à son tour mais par une récolte quasiment nulle des sériculteurs du Vivarais et de la vallée du Rhône, dont les vers à soie ont été atteints par une épizootie. La filière laine est touchée, les moutons ayant peu donné. Partout, les métiers s’arrêtent, les ouvriers sont désemparés et sans ressources. Ceux qui ont encore du travail doivent accepter une baisse terrible des salaires. La production ne se vend plus, la clientèle n’ayant plus les moyens d’acheter les produits finis. La peur du lendemain s’installe. Ces facteurs pèseront lourd sur les événements.

P.-S.

Source : Monique Hermite Historia mensuel - 01/01/2006 - N° 709, Hérodote, Dictionnaire le Petit mourre, encyclopédie Imago Mundi, Wikipédia, Louis XV de François Bluche....