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L’histoire pour le plaisir

Asparoukh ou Isperik

mercredi 18 novembre 2020, par lucien jallamion

Asparoukh ou Isperik (mort en 701)

Khan des Bulgares

Il déplace puis sédentarise son peuple pendant la période tardive des Grandes invasions en Europe orientale. Selon les sources historiques, dont une chronique bulgare listant les premiers chefs de ce peuple son règne a duré 61 ans et il serait mort en 701.

Les sources byzantines font d’Asparoukh le troisième fils du khan [1] Koubrat, fondateur de l’Onogourie [2]. Il est issu de la tribu des Doulo [3], régnant depuis 628 sur le territoire de l’Onogourie.

À la mort de Koubrat, Asaproukh reconnaît l’autorité de son frère aîné Batbayan à la tête des Doulo. Mais quand l’Onogourie se disloque sous les coups du khanat khazar [4] lors de l’invasion en 671, une partie de la population franchit le Dniepr [5] et émigre vers l’ouest, sous la direction d’Asparoukh ; un de ses frères au moins quittera aussi l’Onogourie à ce moment-là avec une partie des Doulo pour des terres plus sûres.

Asparoukh et ceux qui l’ont suivi s’installent dans un premier temps en 671/680 dans la région située entre le Dniepr et les Carpates [6], mais aussi sur une partie de la Valachie [7] ; Asparoukh s’établit dans le delta du Danube [8], un endroit stratégique pour repousser les assauts répétés des Khazars.

Durant ces 9 années, les Bulgares lancent régulièrement des raids sur les territoires au sud du Danube, soit la Mésie [9] peuplée de tribus slaves et la Thrace [10] sous contrôle byzantin [11]. La tradition attribue d’ailleurs à Asparoukh la fondation de la ville de Drastar [12], à l’endroit même où il aurait franchi le Danube pour établir son pouvoir au sud du fleuve.

Un raid particulièrement important est organisé en 679, qui se termine par la bataille d’Andrinople [13] où l’armée byzantine bat les Bulgares.

Cependant, l’installation des Bulgares sur les rives du Danube et leurs fréquentes incursions au sud du fleuve provoquent l’inquiétude à Byzance où l’on considérait les territoires au sud du Danube faisaient partie intrinsèque de l’empire et que le contrôle n’en était donc perdu que momentanément. À cela s’ajoute la crainte que les Slaves, établis au sud du Danube depuis 600-610 seulement, ne s’allient aux Bulgares. L’empereur Constantin IV en personne vient donc à la rencontre des Bulgares en 680.

On peut considérer que la guerre a commencé en 672 déjà, mais durant 7 ans, les Bulgares ne rencontrent aucune résistance byzantine, le pouvoir central mettant toute son énergie dans le conflit l’opposant au califat arabe qui atteint son paroxysme entre 674 et 678. Après avoir réglé ce problème, l’empereur Constantin IV peut alors porter toute son attention sur sa frontière septentrionale pour en éloigner la menace bulgare. La première action véritable de la guerre est donc la bataille d’Andrinople qui permet de repousser le danger pesant sur la Thrace.

L’empereur décide alors de porter la guerre au-delà du Danube, dans la région du delta. Une armée byzantine forte de 40 000 hommes franchit donc le fleuve au printemps 680, mais sa méconnaissance d’un terrain que les militaires impériaux n’ont plus fréquenté depuis plus de 80 ans et la présence d’une population slave de plus en plus inamicale la mettent rapidement en difficultés et prouvent l’erreur stratégique de Constantin IV.

Le départ de ce dernier à Messembria [14] pour "soigner son arthrite" achève d’abattre le moral des troupes qui sont battues à plate couture par les guerriers bulgares.

Durant l’été et l’automne 680, les Bulgares envahissent peu à peu la Thrace, et Byzance [15] n’a plus d’autre choix que de chercher la paix. En 681, les deux parties concluent donc un traité qui cède aux Bulgares la Mésie jusqu’à la rivière Iskar [16] mais à l’exception d’Odessos [17]. Cette cession est en réalité purement formelle, l’autorité byzantine étant absente depuis longtemps de la Mésie. Quant aux Bulgares, ils s’engagent à ne plus lancer d’offensives au-delà de la chaîne des Balkans [18]. Des liens commerciaux s’établissent entre les deux pays et Byzance aurait par ailleurs payé un tribut aux Bulgares pour éviter d’autres attaques.

Asparoukh s’installe alors à Pliska [19] qui devient sa capitale.

Asparoukh participait personnellement à certaines batailles, et il a perdu la vie en 701 sur les bords du Dniepr, lors d’un affrontement contre les Khazars. Il est enterré sur la rive, près du village de Voznesenka* ( [20]). Le tombeau porte une inscription en caractères runiques qui dit : « Vainqueur céleste ».

Son fils Tervel lui succédera à la tête du khanat bulgare.

Asparoukh a été une personnalité historique qui a vécu à une époque de crise et de menaces pour les Bulgares, et il a réussi à repousser les dangers extérieurs, à élargir le territoire sous son contrôle, à renforcer le rôle de son peuple sur la scène régionale. Son armée comptait quelque 50 000 combattants et a souvent mené des actions militaires énergiques sur deux fronts à la fois.

Généralement, Asparoukh est considéré comme le facteur fondamental de la stabilisation et du renforcement de la Bulgarie et son influence a joué un grand rôle pendant les 1300 années qui suivirent en affirmant l’identité nationale. Du temps d’Asparoukh, la Bulgarie est une force avec laquelle il faut compter dans l’Europe du Sud-Est, surpassée dans la région seulement par Byzance et la Khazarie.

P.-S.

Source : Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Christian Settipani, Continuité des élites à Byzance durant les siècles obscurs. Les Princes caucasiens et l’Empire du VIe au IXe siècle, 2006

Notes

[1] Titre signifiant dirigeant en mongol et en turc. Le terme est parfois traduit comme signifiant souverain ou celui qui commande. Le féminin mongol de khan est khatoun. Un khan contrôle un khanat. Pour les hauts rangs, on se sert du titre de khagan. Le titre de khan était un des nombreux titres utilisés par les sultans de l’empire ottoman, ainsi que par les dirigeants de la Horde d’Or et les états descendants. Le titre de khan a aussi été utilisé par les dynasties turques seldjoukides du Proche-Orient pour désigner le dirigeant de plusieurs tribus, clans ou nations. Inférieur en rang à un atabey. Les dirigeants Jurchen et Mandchous ont également utilisé le titre de khan. Les titres de khan et de khan bahadur furent également honorifiques en Inde au temps des Grands Moghols, et plus tard par le Raj britannique comme un honneur pour les rangs nobles, souvent pour loyauté à la couronne. Le titre de khan fut aussi porté par les souverains bulgares entre 603 et 917.

[2] également appelé la Grande Bulgarie

[3] La Maison de Doulo ou Clan de Doulo, est une dynastie de khans qui a régné sur l’Ancienne Grande Bulgarie et le khanat bulgare du Danube de 628 à 760. Le clan a dirigé diverses parties de l’Europe dont la Magna Hungaria (jusqu’au 13ème siècle), la Patria Onoguria (à partir de 460), et l’Ancienne Grande Bulgarie (à partir de 632). Attila est supposé être le descendant du roi des Méotes fondateur du clan des Doulo. Le clan deviendra la dynastie régnante des Bulgares occidentaux

[4] Les Khazars étaient un peuple semi-nomade turc d’Asie centrale ; leur existence est attestée entre le 6ème et le 13ème siècle. Au 7ème siècle les Khazars s’établirent en Ciscaucasie aux abords de la mer Caspienne où ils fondèrent leur Khaganat ; une partie d’entre eux se convertirent alors au judaïsme qui devint religion d’État. À leur apogée, les Khazars, ainsi que leurs vassaux, contrôlaient un vaste territoire qui pourrait correspondre à ce que sont aujourd’hui le sud de la Russie, le Kazakhstan occidental, l’Ukraine orientale, la Crimée, l’est des Carpates, ainsi que plusieurs autres régions de Transcaucasie telles l’Azerbaïdjan et la Géorgie. Les Khazars remportèrent plusieurs séries de succès militaires sur les Sassanides. Ils luttèrent aussi victorieusement contre le Califat, établi en deçà de la Ciscaucasie, empêchant ainsi toute invasion arabo-islamique du sud de la Russie. Ils s’allièrent à l’Empire byzantin contre les Sassanides et la Rus’ de Kiev. Lorsque le Khaganat devint une des principales puissances régionales, les Byzantins rompirent leur alliance et se rallièrent aux Rus’ et Petchenègues contre les Khazars. Vers la fin du 10ème siècle, l’Empire Khazar s’éteignit progressivement et devint l’un des sujets de la Rus’ de Kiev. S’ensuivirent des déplacements de populations rythmées par les invasions successives des Rus’, des Coumans et probablement de la Horde d’Or mongole. Les Khazars disparurent alors de l’histoire n’étant plus mentionnés dans aucun récit historique.

[5] Le Dniepr est un fleuve de l’Europe de l’Est se jetant dans la mer Noire. Il se classe, avec ses 2 290 km, à la troisième place des fleuves d’Europe pour sa longueur. Son débit, 1 670 m3/s à son embouchure, en fait un fleuve d’importance comparable au Rhône. C’est le fleuve Boristhène du monde antique.

[6] Les Carpates constituent la partie orientale de l’ensemble montagneux situé au centre de l’Europe, dont les Alpes constituent la partie occidentale. Les Carpates et les Alpes partagent les mêmes origines tectoniques et géologiques. Les Carpates s’étendent sur les territoires de l’Autriche, de la Slovaquie, de la Pologne, de la République tchèque, de la Hongrie, de l’Ukraine, de la Roumanie et de la Serbie. Principale chaîne de montagnes de l’Europe centrale, les Carpates culminent à 2 655 m au mont Gerlachovský en Slovaquie, à 2 544 m au mont Moldoveanu en Roumanie et à 2 499 m au Mont Rysy en Pologne.

[7] sud de la Roumanie actuelle

[8] Le Danube est le deuxième fleuve d’Europe par sa longueur (après la Volga qui coule entièrement en Russie). Il prend sa source dans la Forêt-Noire en Allemagne lorsque deux cours d’eau, la Brigach et la Breg, se rencontrent à Donaueschingen où le fleuve prend le nom de Danube. La longueur du Danube dépend du point de départ considéré : 2 852 km pour la confluence de Donaueschingen mais 3 019 km à partir de la source de la Breg. Il coule vers l’est et baigne plusieurs capitales de l’Europe centrale, orientale et méridionale

[9] La Mésie est une ancienne région géographique et historique située au sud du cours inférieur du Danube, dans les actuelles Serbie, Bulgarie (nord) et Roumanie (extrémité sud-est).

[10] La Thrace désigne une région de la péninsule balkanique partagée entre la Grèce, la Bulgarie et la Turquie ; elle doit son nom aux Thraces, la peuplade qui occupait la région dans l’Antiquité. Au 21ème siècle, la Thrace fait partie, à l’ouest, de la Grèce, Thrace occidentale, au nord, de la Bulgarie et, à l’est, de la Turquie, Thrace orientale.

[11] L’Empire byzantin ou Empire romain d’Orient désigne l’État apparu vers le 4ème siècle dans la partie orientale de l’Empire romain, au moment où celui-ci se divise progressivement en deux. L’Empire byzantin se caractérise par sa longévité. Il puise ses origines dans la fondation même de Rome, et la datation de ses débuts change selon les critères choisis par chaque historien. La fondation de Constantinople, sa capitale, par Constantin 1er en 330, autant que la division d’un Empire romain de plus en plus difficile à gouverner et qui devient définitive en 395, sont parfois citées. Quoi qu’il en soit, plus dynamique qu’un monde romain occidental brisé par les invasions barbares, l’Empire d’Orient s’affirme progressivement comme une construction politique originale. Indubitablement romain, cet Empire est aussi chrétien et de langue principalement grecque. À la frontière entre l’Orient et l’Occident, mêlant des éléments provenant directement de l’Antiquité avec des aspects innovants dans un Moyen Âge parfois décrit comme grec, il devient le siège d’une culture originale qui déborde bien au-delà de ses frontières, lesquelles sont constamment assaillies par des peuples nouveaux. Tenant d’un universalisme romain, il parvient à s’étendre sous Justinien (empereur de 527 à 565), retrouvant une partie des antiques frontières impériales, avant de connaître une profonde rétractation. C’est à partir du 7ème siècle que de profonds bouleversements frappent l’Empire byzantin. Contraint de s’adapter à un monde nouveau dans lequel son autorité universelle est contestée, il rénove ses structures et parvient, au terme d’une crise iconoclaste, à connaître une nouvelle vague d’expansion qui atteint son apogée sous Basile II (qui règne de 976 à 1025). Les guerres civiles autant que l’apparition de nouvelles menaces forcent l’Empire à se transformer à nouveau sous l’impulsion des Comnènes avant d’être disloqué par la quatrième croisade lorsque les croisés s’emparent de Constantinople en 1204. S’il renaît en 1261, c’est sous une forme affaiblie qui ne peut résister aux envahisseurs ottomans et à la concurrence économique des républiques italiennes (Gênes et Venise). La chute de Constantinople en 1453 marque sa fin.

[12] actuelle Silistra

[13] Edirne

[14] Nessebar

[15] Byzance est une ancienne cité grecque, capitale de la Thrace, située à l’entrée du Bosphore sous une partie de l’actuelle Istanbul. La cité a été reconstruite par Constantin 1er et, renommée Constantinople en 330, elle est devenue la capitale de l’Empire romain, puis de l’Empire romain d’Orient et enfin de l’Empire ottoman à partir de 1453 date de la prise de la ville par les Turcs. Elle fut rebaptisée Istanbul en 1930.

[16] L’Iskar est une rivière longue de 368 km. C’est la plus longue rivière qui s’écoule uniquement en Bulgarie. C’est un affluent à la rive droite du Danube.

[17] Varna actuelle

[18] Les Balkans sont une des trois « péninsules » de l’Europe du Sud, mais cette appellation traditionnelle est parfois contestée en l’absence d’un isthme : les géographes préfèrent le terme de « région ». Elle est bordée par des mers sur trois côtés : la mer Adriatique et la mer Ionienne à l’ouest, la mer Égée au sud et la mer de Marmara et la mer Noire à l’est. Au nord, on la délimite généralement par les cours du Danube, de la Save et de la Kupa. Cette région couvre une aire totale de plus de 550 000 km²

[19] Pliska est le nom de la première capitale de Bulgarie entre 681 et 893. À cette date, elle fut remplacée comme capitale par Preslav. L’ancienne capitale, après sa disparition, a laissé la place, durant plusieurs siècles, à un village nommé Aboba.

[20] en Ukraine actuelle