lisha ben Abouya ou Elisha ben Avouya (vers 70- ?)
Il est un des personnages les plus célèbres du Talmud [1]. Le Midrash [2] rapporte qu’il sombra dans l’hérésie à la suite d’une vision spirituelle qu’il interpréta de sorte que toute sa foi en fut ébranlée, et ne se repentit qu’avant de mourir de maladie.
Il est l’un des personnages hauts en couleur de la Mishna [3], mais c’est du fait de la tragédie qu’il incarne : il fait en quelque sorte figure de fils prodigue ou brebis égarée, et beaucoup de lettrés Juifs se rebellant contre Israël, comme Baruch Spinoza seront tôt ou tard comparés à lui.
Elisha est né dans une famille riche et assimilée. Le Talmud de Jérusalem rapporte la narration par Elisha lui-même de sa naissance : lors de la fête pour sa circoncision, Rabbi Eliezer et Rabbi Yehoshoua s’entretiennent en privé de Torah [4]. Un feu entoure alors la maison. Abouya, impressionné, décide alors de consacrer son fils à la Torah. Et le Talmud de conclure que ceci n’ayant pas été fait sans intérêt, Elisha ne se maintint pas dans le cadre de la Torah.
Elisha fut en tout cas un élève brillant. Sa sagesse, sa sagacité, son érudition était si grandes que les Sages d’Israël se flattaient d’un tel élément dans leurs rangs, même si un air grec ne quittait jamais ses lèvres et qu’il cachait des livres grecs hérétiques. Il acquiert une réputation d’autorité halakhique [5], puisque le Traité Moed Katan [6] rapporte une de ses décisions, et que d’autres ont peut-être été rapportées au nom d’autres maîtres.
Cependant, à la suite d’une expérience mystique et les traumatismes que lui causent les triomphes et exactions des Romains, il semble adopter les idées gnostiques [7] des savants grecs ou hellénisants de son temps, rompt avec la tradition juive, se moquant des maîtres, détournant les jeunes des études, et se détourne même du peuple Juif, n’hésitant pas à collaborer avec l’occupant romain.
Apparemment élevé par son père tant dans la culture juive que la culture grecque, il semble croire qu’il existe non pas Un Dieu, mais deux puissances, le Bien et le Mal, le second régnant de facto sur le monde, dominant le premier qui ne parvient à le détourner qu’au prix d’efforts importants pour une période éphémère. Se laissant alors tenter par tous les délices, notamment le sexe.
Par la suite, torturé entre ses deux cultures, il retournera auprès des Sages, débattant avec eux de judaïsme, mais uniquement sous l’aune de l’intellect. Le légendaire Rabbi Meïr n’hésite pas à braver l’opprobre pour prendre de ses leçons, ce qui ne manque parfois pas de piquant.
Notes
[1] Le Talmud est l’un des textes fondamentaux du judaïsme rabbinique et la base de sa Halakha (« Loi »). Rédigé dans un mélange d’hébreu et de judéo-araméen et composé de la Mishna et de la Guemara, il compile les discussions rabbiniques sur les divers sujets de la Loi juive telle qu’exposée dans la Bible hébraïque et son versant oral, abordant entre autres le droit civil et matrimonial mais traitant au détour de ces questions de points d’éthique, de mythes, de médecine, de génie et autres. Divisé en six ordres (shisha sedarim, abrégé Sha"s), il existe deux versions du Talmud, dites Talmud de Jérusalem et Talmud de Babylone.
[2] Le Midrash désigne à la fois : une méthode herméneutique d’exégèse biblique opérant principalement par comparaison entre différents passages bibliques ; par métonymie, la littérature recueillant ces commentaires. Il représente le troisième des quatre modes d’interprétation rabbinique de la Bible hébraïque, et est subdivisé en midrash halakha qui entend tirer des lois du texte, et midrash aggada, à but généralement homilétique.
[3] La Mishna est la première et la plus importante des sources rabbiniques obtenues par compilation écrite des lois orales juives, projet défendu par les pharisiens, et considéré comme le premier ouvrage de littérature rabbinique. La Mishna est écrite en hébreu. Le terme Mishna fait à la fois référence à l’ouvrage recensant l’opinion et les conclusions des rabbins de l’époque on parle alors de La Mishna et aux conclusions des rabbins elles-mêmes on parle alors d’une ou des mishnayot (pluriel de mishna). Elle comporte six ordres, eux-mêmes divisés en traités. Chaque traité comporte plusieurs chapitres. Il est d’usage de faire référence à une Mishna par : le nom du traité, suivi du numéro du chapitre, lui-même suivi du numéro de la mishna. Les auteurs sont les « Tannaïm » ou répétiteurs, car ils « répétaient » les traditions apprises de leurs maîtres.
[4] La Torah ou Thora est, selon la tradition du judaïsme, l’enseignement divin transmis par Dieu à Moïse sur le mont Sinaï et retransmis au travers de ses cinq livres ainsi que l’ensemble des enseignements qui en découlent. Elle est composée de cinq livres désignés en hébreu par un des premiers mots du texte et traditionnellement en français : la Genèse (Berēshīṯ : Commencement), l’Exode (Shemōṯ : Noms), le Lévitique (Wayyiqrā : Et il appela), les Nombres (Bamiḏbar : Dans le désert) et le Deutéronome (Devarim : Paroles). Elle contient, selon la tradition juive, 613 commandements
[5] La Halakha regroupe l’ensemble des prescriptions, coutumes et traditions collectivement dénommées « Loi juive ». Essentiellement fondée sur la Bible hébraïque et, dans le judaïsme rabbinique, sur le Talmud, la Halakha guide la vie rituelle ou les croyances de ceux qui la suivent et les nombreux aspects de leur vie quotidienne. Basée sur les acquis des générations précédentes et les discussions et débats portant sur les problèmes de la génération présente, elle connaît de nombreuses variantes entre les diverses communautés et factions juives, du fait de leur dispersion dans le temps et l’espace. Elle est, jusqu’à l’ère moderne, le pilier et ciment de nombreuses communautés juives, qui sont régies par ses règles civiles et religieuses. Avec l’avènement de la Haskala et de l’émancipation des Juifs, ceux-ci se retrouvent citoyens de pays pratiquant la « séparation de l’Église et de l’État », et elle devient pour beaucoup « facultative ». De nouveaux courants émergent qui s’écartent du modèle traditionnel, renommé orthodoxe, pour proposer des alternatives plus souples et moins fidèles aux sources, tandis que les courants demeurés observants campent sur les lois en vigueur jusque-là voire ne tolèrent plus le moindre changement ou nouveauté. L’État moderne d’Israël, en sa qualité d’« État juif », se fonde partiellement sur la Halakha orthodoxe pour quelques domaines de statuts familiaux et personnels, notamment les lois sur le mariage et le divorce
[6] Le traité Moed Katan se présente comme un complément au Traité Pessahim. Il est question, comme l’indique son titre, des "demi-fêtes" - soit essentiellement du temps qui sépare le premier et le dernier jour de la Pâque. Cette période, qualifiée par les maîtres du Talmud de hol hamoed, c’est-à-dire à la fois jour profane et jour de fête, au cœur d’un débat constamment rapporté aux problèmes les plus concrets, en particulier aux difficultés que soulève l’interdit de travailler. La seconde partie du traité concerne la conduite et le travail du deuil, aussi bien à travers le récit du décès de quelques grands maîtres que grâce aux plus savantes oraisons ou aux paroles improvisées des femmes du peuple en deuil. Si le premier mot du traité enjoignait d’arroser les arbres pour les empêcher de mourir, le deuil constitue donc le mot de la fin, à travers le même fil conducteur. C’est le cours de la destinée humaine que ces paroles vives des grands maîtres remontent jusqu’à son terme. Jusqu’à sa première et ultime ambivalence.
[7] Le gnosticisme est un mouvement de pensée centré autour de la notion de « connaissance », regroupant des doctrines variées et multiformes qui se développent au cours des 2ème et 3ème siècles dans les limites de l’Empire romain. Ces doctrines se caractérisent généralement par l’affirmation que les êtres humains sont des âmes divines emprisonnées dans un monde matériel créé par une des faces de Dieu, le Démiurge ou Yahvé à l’opposé duquel existe une autre face de dieu, transcendante et parfaite, plus éloignée, un Dieu supérieur lié à l’homme par la connaissance qu’il lui a donnée