461 av. jc : Périclès à la tête d’Athènes
Preambule :
Au 5ème siècle av. jc, les bords de la mer Égée [1] se partagent entre différentes cités grecques, belliqueuses et jalouses de leur indépendance. L’une d’elles, Athènes [2], va se distinguer par ses victoires sur les puissantes armées de l’empire perse [3], dans les guerres médiques [4].
Sous l’impulsion d’un dirigeant exceptionnel, le stratège [5] Périclès, elle consolide son avantage sur les autres cités et, en 2 générations, va porter à son apogée la culture et la pensée grecques. Aussi parle-t-on aujourd’hui du 5ème siècle comme du Siècle de Périclès .
La ligue de Délos
Au début du 5ème siècle av. jc, le puissant empire perse entre en guerre contre les petites cités grecques de la mer Égée. Contre toute attente, l’armée et la flotte perses sont battues à Marathon en 490 av. jc et à Salamine en 480 av. jc [6]. Le principal mérite de ces victoires revient à Athènes, capitale de l’Attique [7].
En 479 av. jc, les Grecs coalisés remportent une nouvelle victoire navale sur les Perses au cap Mycale [8], en face de l’île de Samos [9].
Pour ne pas se trouver à nouveau démunis face à la menace perse, les dirigeants athéniens Thémistocle et Aristide convoquent un grand congrès des cités grecques en 476 av. jc. C’est ainsi que se constitue la Ligue de Délos [10], du nom d’une île des Cyclades [11] qui abrite un sanctuaire d’Apollon.
La nouvelle ligue regroupe environ 200 cités maritimes de la mer Égée et de l’Asie mineure [12]. Parmi les principaux absents figure Sparte [13], la grande cité du Péloponnèse [14] rivale d’Athènes.
Le conseil fédéral de la Ligue, présidé par Athènes, arbitre les éventuels litiges entre ses membres. Il a surtout pour objectif de collecter les fonds destinés à l’entretien d’une flotte de guerre permanente de 200 navires et de 40.000 hommes d’équipage. Le trésor de la Ligue est précieusement conservé sur l’île de Délos [15], où nul humain n’a le droit de s’établir.
La Ligue de Délos consacre la prépondérance d’Athènes et va contribuer à diffuser le modèle politique athénien.
Avènement de Périclès
En 461 av. jc, les Athéniens élisent Périclès à la fonction de stratège. Âgé de moins de 30 ans, le nouveau chef de la cité est le fils deXanthippe, l’un des vainqueurs du cap Mycale. Par sa mère, il se rattache au législateur Clisthène.
Représentant du parti populaire, il sera réélu sans discontinuer au poste de stratège jusqu’en 431 av. jc.
Sitôt au pouvoir, Périclès consolide les institutions démocratiques de la cité et facilite l’accès de tous les citoyens aux responsabilités. Il limite les pouvoirs de l’Aréopage [16] Il n’est pas étonnant que, dans les débats politiques sur le meilleur gouvernement qui fleurissent dès la fin du 5ème siècle, de nombreux auteurs opposés à la démocratie pure Platon, Thucydide, Aristote aient voulu valoriser le rôle de cette institution plutôt oligarchique. L’Aréopage siégeait la nuit : on n’y permettait aucun artifice oratoire pour émouvoir ou attendrir les juges. Il ouvre l’accès à l’archontat aux citoyens de troisième classe [17] et généralise le tirage au sort.
Pour encourager les citoyens les plus pauvres à exercer les magistratures, il accorde des indemnités aux membres du conseil des Cinq-Cents [18], aux archontes, aux juges du tribunal des héliastes [19] et aux stratèges.
L’historien Thucydide, auteur de “La guerre du Péloponnèse”, lui attribue une belle définition de la démocratie : “L’État démocratique doit s’appliquer à servir le plus grand nombre ; procurer l’égalité de tous devant la loi ; faire découler la liberté des citoyens de la liberté publique. Il doit venir en aide à la faiblesse et appeler au premier rang le mérite. L’harmonieux équilibre entre l’intérêt de l’État et les intérêts des individus qui le composent assure l’essor politique, économique, intellectuel et artistique de la cité, en protégeant l’État contre l’égoïsme individuel et l’individu, grâce à la Constitution, contre l’arbitraire de l’État”.
Reste que la citoyenneté est très limitée. Alors qu’elle ne concernait qu’un petit tiers de la population, Périclès en restreint l’accès aux personnes nées de 2 parents eux-mêmes déjà citoyens.
Périclès, qui a perdu ses enfants nés d’un premier mariage avec une Athénienne, est rattrappé par la loi qu’il a lui-même fait voter et qui réserve la citoyenneté aux hommes nés de 2 parents athéniens : il ne peut faire accorder la citoyenneté à son dernier fils, né de son deuxième mariage avec une étrangère de Milet [20], une courtisane du nom d’ Aspasie .
Hégémonie d’Athènes
Vis-à-vis des autres cités grecques et des ennemis lointains, Périclès redouble d’initiatives qui vont asseoir la domination d’Athènes sur la plus grande partie de la Grèce.
En 465 av. jc, le roi des Perses Xerxès 1er est assassiné par son ministre Artaban et les Égyptiens en profitent pour se soulever.
Périclès veut profiter de l’occasion pour affaiblir les Perses. En 454 av. jc, il envoie sa flotte au secours des Égyptiens mais elle doit rebrousser chemin et son échec met la Ligue de Délos au bord de la ruine. La même année, sans plus de succès, Périclès conduit personnellement une campagne dans le golfe de Corinthe [21] pour raisonner des cités rebelles.
Guère affecté par ces échecs personnels, il prend prétexte du péril perse pour faire transporter de Délos à Athènes le trésor de la Ligue. Il va s’en servir pour reconstruire avec une splendeur inégalée l’Acropole [22], qui avait été ravagé par les Perses en 480 av. jc.
Le conseil fédéral de la Ligue est remplacé par l’assemblée du peuple d’Athènes. Cette dernière ne dissimule plus désormais sa volonté d’hégémonie sur l’ensemble des cités de la Ligue.
Artaxerxès 1er, qui a succédé à son père Xerxès à la tête de la Perse, après avoir fait exécuter Artaban, conclut enfin un traité avec Périclès en 449 av. jc. Il s’engage à ne plus intervenir dans la mer Égée. De leur côté, les Athéniens s’engagent à ne plus intervenir en Asie.
Cette paix est dite paix de Cimon [23], du nom de Cimon, fils du général Miltiade, le vainqueur de Marathon, qui l’a préparée avant sa mort. Elle écarte pour longtemps la menace perse et consacre le triomphe d’Athènes et de Périclès.
3 ans plus tard, en 446 av. jc, Athènes conclut une trêve de 30 Ans avec sa principale rivale, Sparte. Mais cette trêve est bientôt compromise par l’arrogance d’Athènes et la poursuite de ses offensives impérialistes. Il s’ensuit en 431 le début du long conflit dont Thucydide a tracé l’histoire.
Périclès n’en voit que le début. Désavoué en 431, il est toutefois réélu 2 ans plus tard par ses concitoyens à la charge de stratège mais presque aussitôt emporté par une épidémie de typhus.
Notes
[1] La mer Égée est une mer intérieure du bassin méditerranéen, située entre l’Europe et la Grèce à l’ouest, et l’Asie et la Turquie à l’est. Elle s’étend de la côte thrace et du détroit des Dardanelles au nord jusqu’à la Crète au sud.
[2] Athènes est l’une des plus anciennes villes au monde, avec une présence humaine attestée dès le Néolithique. Fondée vers 800 av. jc autour de la colline de l’Acropole par le héros Thésée, selon la légende, la cité domine la Grèce au cours du 1er millénaire av. jc. Elle connaît son âge d’or au 5ème siècle av. jc, sous la domination du stratège Périclès
[3] L’Empire achéménide est le premier des Empires perses à régner sur une grande partie du Moyen-Orient. Il s’étend alors au nord et à l’ouest en Asie Mineure, en Thrace et sur la plupart des régions côtières de la mer Noire ; à l’est jusqu’en Afghanistan et sur une partie du Pakistan actuels, et au sud et au sud-ouest sur l’actuel Iraq, sur la Syrie, l’Égypte, le nord de l’Arabie saoudite, la Jordanie, Israël et la Palestine, le Liban et jusqu’au nord de la Libye. Le nom « Achéménides se rapporte au clan fondateur qui se libère vers 556 av. jc de la domination des Mèdes, auparavant leurs suzerains, ainsi qu’au grand empire qui résulte ensuite de leur fusion. L’empire fondé par les Achéménides s’empare de l’Anatolie en défaisant la Lydie, puis conquiert l’Empire babylonien et l’Égypte, unissant les plus anciennes civilisations du Moyen-Orient dans une seule entité politique de façon durable. L’Empire achéménide menace par 2 fois la Grèce antique et prend fin, vaincu par Alexandre le Grand, en 330 av. jc.
[4] Les guerres médiques opposent les Grecs aux Perses de l’Empire achéménide au début du 5ème siècle av. jc. Elles sont déclenchées par la révolte des cités grecques asiatiques contre la domination perse, l’intervention d’Athènes en leur faveur entraînant des représailles. Les 2 expéditions militaires des souverains achéménides Darius 1er et Xerxès 1er constituent les principaux épisodes militaires de ce conflit ; elles se concluent par la victoire spectaculaire des cités grecques européennes conduites par Athènes et Sparte.
[5] une sorte de Premier ministre
[6] Salamine est une île grecque de l’Attique, fermant la baie d’Éleusis dans le golfe Saronique. En 480 av. jc, l’île a également été le théâtre de la bataille de Salamine opposant la flotte grecque menée par Eurybiade et Thémistocle à la flotte perse de Xerxès.
[7] L’Attique est la région qui entoure Athènes. L’Attique s’est d’abord appelée Mopsopie L’Attique est découpée en 139 dèmes et parallèlement, en trois grands secteurs : la ville, la côte et l’intérieur. Les dèmes sont regroupés en trittyes qui elles-mêmes sont regroupées trois par trois, une de chaque secteur, pour constituer une tribu. Durant l’Antiquité, il s’agissait de l’une des plus importantes régions productrices d’huile d’olive ; huile qui était ensuite exportée par exemple vers l’Étrurie. La céramique d’Attique au 6ème siècle av. jc connaît également un certain succès.
[8] La bataille du cap Mycale est l’une des dernières confrontations entre Grecs coalisés et Perses de la deuxième guerre médique. Elle eut lieu en 479 et tient son nom du cap au large duquel l’affrontement débuta, et qui se situe en face de l’île de Samos.
[9] Samos est une île grecque de la mer Égée, proche de l’Asie Mineure et située à 70 kilomètres au Sud-ouest de Smyrne, aujourd’hui Izmir en Turquie.
[10] À la suite de ses victoires sur les Perses au cours des guerres médiques, Athènes devient la puissance dominante du monde grec durant toute la période du 5ème siècle av. jc. En effet la Ligue de Délos, alliance militaire initialement créée pour repousser l’ennemi perse, évolue d’une coordination de forces armées grecques sous l’égide des Athéniens vers une confédération étatique soutenue militairement, financièrement, et culturellement par Athènes. Les liens qu’entretient cette cité avec ses alliés sont donc à partir du milieu du siècle des rapports de cité mère à cités vassales. Ainsi en 454 le trésor de Délos est transféré à Athènes. L’union entre la nouvelle métropole et ses provinces est passée de mutuellement consentie à maintenue par la force.
[11] Les Cyclades sont un archipel de Grèce situées dans le Sud de la mer Égée, dans la périphérie de l’Égée-Méridionale. L’archipel comprend environ 250 îles, îlots et îlots-rochers. Seules 241 îles sont habitées. On les appelle Cyclades car elles forment un cercle autour de l’île sacrée de Délos.
[12] L’Anatolie ou Asie Mineure est la péninsule située à l’extrémité occidentale de l’Asie. Dans le sens géographique strict, elle regroupe les terres situées à l’ouest d’une ligne Çoruh-Oronte, entre la Méditerranée, la mer de Marmara et la mer Noire, mais aujourd’hui elle désigne couramment toute la partie asiatique de la Turquie
[13] Sparte était une ville-état de premier plan dans la Grèce antique . Dans l’Antiquité, la ville-état était connue sous le nom de Lacedaemon, tandis que le nom de Sparte désignait son établissement principal sur les rives de la rivière Eurotas en Laconie, dans le sud-est du Péloponnèse. Vers 650 av. jc, elle est devenu la puissance terrestre militaire dominante dans la Grèce antique. Compte tenu de sa prééminence militaire, Sparte fut reconnu comme le chef de file des forces grecques combinées pendant les guerres gréco-perses. Entre 431 et 404 av. jc, Sparte fut le principal ennemi d’ Athènes pendant la guerre du Péloponnèse
[14] Le Péloponnèse est une péninsule grecque, qui couvre 21 379 km². Elle a donné son nom à la périphérie du même nom qui couvre une part importante de la péninsule, regroupant cinq des sept nomes modernes qui la divisent. Seuls deux nomes (l’Achaïe et l’Élide) situés au nord-ouest de celle-ci sont rattachés à la périphérie de Grèce-Occidentale.
[15] Délos est l’une des îles des Cyclades, en Grèce. Minuscule (3,5 km²), aride, inhabitée depuis longtemps, elle se situe en face de l’île de Rhénée (14 km², inhabitée) et à proximité de Mykonos. Ses pentes sont douces et la colline Cynthe (Kynthos) ne dépasse pas 113 m. Le port a toujours été exposé aux vents qui, dès qu’ils se lèvent, rendent l’île inaccessible. Dans la partie basse se trouvait jadis un lac sacré d’eau douce, aujourd’hui à sec.
[16] L’aréopage avait un pouvoir judiciaire à Athènes lors de la démocratie (500 à 300 av. jc) il était formé de 9 anciens archontes. Originellement, l’Aréopage était un conseil puissant, composé des citoyens ayant rempli avec le plus de brio les magistratures les plus importantes. Cependant, une réforme de 461 av.jc limita très fortement son pouvoir en le circonscrivant au domaine judiciaire (on parla alors du tribunal de l’Aréopage). Toutefois, de temps à autre, il pouvait retrouver son rôle de conseil, mais simplement sur un plan moral.
[17] les zeugites
[18] Avec la réforme de Clisthène en 507 renforçant les pouvoirs de l’ecclésia, assemblée souveraine exerçant l’essentiel du pouvoir législatif et où pouvait siéger tout citoyen, la Boulè évolua en une assemblée de 500 membres renouvelés et tirés au sort chaque année, appelée Conseil des Cinq Cents. Pour chacune des dix nouvelles tribus, 50 citoyens étaient désignés bouleutes par tirage au sort parmi des listes de volontaires dressées par dèmes. Après les réformes de Périclès, cette magistrature fut rétribuée par une indemnité appelée en grec misthos : les citoyens devant siéger à la Boulè une année entière ne pouvaient plus exercer leur métier et étaient donc rémunérés pour le temps qu’ils consacraient au service de la démocratie. Les citoyens athéniens pouvaient être au maximum deux fois bouleutes dans leur vie.
[19] Les héliastes sont les membres des tribunaux grecs dans l’Antiquité. Ils étaient désignés par l’ecclésia. Ils juraient le serment des Héliastes. L’Héliée était le tribunal populaire. Composé de 6 000 citoyens de plus de 30 ans (les héliastes), il était chargé de rendre la justice. Les membres de l’Héliée étaient désignés par tirage au sort tous les ans par l’Ecclésia. Les héliastes siègent sur des bancs de bois recouverts de nattes de jonc, tandis que le magistrat présidant l’audience siège sur une haute estrade. Sous Périclès, les héliastes recevaient un salaire quotidien d’une obole, montant porté à trois oboles par Cléon en 425 av. jc. L’Héliée est alors fréquentée par le petit peuple désireux de percevoir ce maigre salaire, ou par des vieillards. Le système judiciaire admet alors des dérives, instrument aux mains des démagogues ou détournement de son rôle par les sycophantes. Les héliastes sont moqués par Aristophane, en particulier dans sa pièce Les Guêpes.
[20] ancienne cité grecque d’Ionie, aujourd’hui en Turquie
[21] Le golfe de Corinthe est un bras de mer profond de la mer Ionienne , séparant le Péloponnèse de la Grèce continentale occidentale . Il est délimité à l’est par l’ isthme de Corinthe qui comprend le canal de Corinthe conçu pour la navigation et à l’ouest par le détroit de Rion qui s’élargit dans le golfe de Patras (une partie de la mer Ionienne ) et dont le point le plus étroit est franchi depuis 2004 par le pont Rion-Antirion . Le golfe est bordé par les grandes divisions administratives (unités régionales) : l’Étolie-Acarnanie et la Phocide au nord, la Béotie au nord-est, l’Attique à l’est, la Corinthie au sud-est et au sud, et l’Achaïe au sud-ouest.
[22] L’acropole d’Athènes est un plateau rocheux calcaire s’élevant au centre de la ville d’Athènes à laquelle elle a longtemps servi de citadelle, de l’Athènes antique à l’occupation ottomane, ainsi que de sanctuaire religieux durant l’Antiquité. La colline s’élève à 156 mètres. Sa partie plate s’étend sur un peu moins de 300 mètres d’est en ouest et 85 mètres du nord au sud dans son état naturel, mais les travaux du 5ème siècle av. jc l’ont élargie jusqu’à près de 150 mètres. L’Acropole n’est accessible que par le côté ouest. Le plateau a d’abord été utilisé comme habitat, puis comme forteresse, avant de devenir, au cours de l’époque archaïque, puis de l’époque classique, un grand sanctuaire principalement consacré au culte d’Athéna, comprenant plusieurs temples, dont le Parthénon, l’Érechthéion et le temple d’Athéna Nikè. Les autres monuments remarquables de l’Acropole sont les Propylées, le théâtre de Dionysos, l’odéon d’Hérode Atticus.
[23] ou paix de Callias ou Kallias